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Les Ouïghours dans la « guerre diplomatique » sino-occidentale

Pour autant, Bruxelles ne s’aligne pas sur Washington. Les États-Unis ont pris des mesures plus tôt et des mesures plus fortes. Dès septembre 2019, une première version de l’Uyghur Human Rights Policy Act a été adoptée au Sénat à l’unanimité. Ce texte a débouché, in fine, sur l’adoption en mai 2020 et l’entrée en vigueur en juin 2020 (3) d’un texte législatif contraignant pour la politique étrangère américaine. Surtout, les États-Unis sont le seul pays à accuser Pékin de « génocide » au Xinjiang (4). À l’étranger, comme au Royaume-Uni et au Canada, ce sont des résolutions parlementaires qui utilisent ce terme, ce qui n’engage donc pas les gouvernements.

Faudrait-il adopter plus largement la qualification de génocide dans les discours diplomatiques européens ?

Cette question comporte une dimension juridique — le crime de génocide est défini avec des critères précis dans une Convention de 1948 — et une dimension politique — l’utilisation d’un terme afin de faire pression et de mobiliser les opinions publiques. Je ne me prononce pas sur la nature juridique des violations des droits de l’homme, avérées, au Xinjiang. Je ne suis pas juriste et aucune décision juridique n’a été prise. Précisons toutefois que le terme est de plus en plus évoqué depuis des révélations sur de possibles stérilisations forcées. Or la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, dans son article II alinéa d, précise bien que les « mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe » sont un acte caractéristique d’un génocide s’il est commis « dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ».

Il n’en demeure pas moins une question de fond : est-ce la bonne stratégie politique de vouloir parler, à tout prix, de génocide, et ce, alors que seuls les États-Unis le font pour l’instant ? Si une campagne internationale avait employé le terme de « crimes contre l’humanité », plus de pays se seraient-ils approprié l’accusation ? C’est possible. Le bureau du conseiller juridique du département d’État américain affirmait par exemple au début de l’année 2021 que l’emprisonnement massif et le travail forcé des Ouïgours du Xinjiang par la Chine constituaient des crimes contre l’humanité, mais que les preuves étaient insuffisantes, en l’état, pour prouver un génocide. De plus, le fait que l’administration Trump a utilisé ce terme à quelques heures de la passation de pouvoirs, poussant l’administration Biden à faire de même ensuite, a pu dissuader d’autres pays de l’imiter au risque de politiser des préoccupations par ailleurs légitimes.

Pourquoi cette question « ouïghoure » émerge-t-elle maintenant alors que la répression et les crimes commis contre les populations du Xinjiang autres que les Han sont à l’œuvre depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies ?

Il y a de fait une mobilisation forte, depuis au moins 2018, des ONG, mais aussi des gouvernements. Il serait en effet injuste de reprocher aux autorités françaises de ne pas se soucier de violations des droits de l’homme au Xinjiang. La France, de concert avec ses partenaires européens, alerte sur le sujet depuis plusieurs années et a progressivement durci ses déclarations. En avril 2018, elle faisait part de « sa préoccupation » puis, en novembre 2019, appelait les autorités chinoises à « mettre un terme aux détentions arbitraires de masse et à inviter le Haut-commissariat aux droits de l’Homme à effectuer une visite au Xinjiang » (5). Une partie de la classe politique suit également le dossier, et des parlementaires, tous partis confondus, ont posé des questions au gouvernement, à l’instar de Danièle Obono (La France insoumise) en novembre 2018, de M’jid El Guerrab (Libertés et Territoires) en juin 2019, dont la réponse est même publiée sur le site de l’ambassade de France en Chine, et de Fiona Lazaar (La République en marche à l’époque) en janvier 2020.

Cependant, on constate effectivement une évolution majeure depuis l’été 2020, notamment en termes de mobilisation, de médiatisation, mais aussi de niveau de prise de parole politique. Premièrement, on assiste à une forte mobilisation, notamment de la jeunesse, à travers des campagnes visibles et marquantes, notamment sur les réseaux sociaux, auxquelles participent désormais des personnalités influentes du monde de la culture et du sport. Deuxièmement, une médiatisation accrue est à noter, par exemple avec le quotidien Libération évoquant en première page du journal un « Génocide en cours », en juillet 2020. Troisièmement, la prise de parole politique se fait désormais au plus haut niveau de l’État. Le 21 juillet 2020, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, répondait à une question d’actualité au gouvernement du député Hubert-Julien Lafferière (Europe-Écologie Les Verts) et dressait alors publiquement la liste des griefs reprochés à la Chine (notamment les « camps d’internement pour les Ouïghours », le « travail forcé », les « stérilisations forcées », la « destruction du patrimoine culturel » et « tout le système répressif ») (6). Notons également la réponse du président Macron en septembre 2020 à une lettre du député Aurélien Taché (7), dans laquelle il affirme que « chaque occasion est utilisée dans nos contacts bilatéraux avec les autorités chinoises pour les appeler à mettre fin aux détentions dans des camps au Xinjiang » (8), ou encore ses propos lors d’un entretien avec le média en ligne Brut, en décembre (9).

N’est-ce pas « trop peu, trop tard », comme le reprochent certains représentants de la communauté ouïghoure en Europe ?

La critique peut être légitime. Mais du point de vue européen, deux questions se posent : les Européens ont-ils les leviers d’action pour améliorer concrètement la situation des droits de l’homme au Xinjiang, et peuvent-ils limiter le risque de se porter « complices », directement ou indirectement, de ce qui se passe au Xinjiang, en bénéficiant par exemple du travail forcé de certaines populations qui y vivent ? Dans le premier cas, il faut être réaliste : les leviers sont très limités, et il ne semble pas que les sanctions américaines aient eu, pour l’instant, un impact concret.

Dans le second cas, ce n’est pas parce que les Européens vont arrêter d’importer des produits du Xinjiang que les violations des droits de l’homme vont cesser, certes, mais ils peuvent prendre des mesures politiques, comme à travers le « devoir de vigilance » évoqué précédemment, et changer leurs habitudes de consommation, afin de limiter les risques de contribuer, de fait, bien qu’indirectement, à ces violations. Le choix n’est donc pas binaire entre « ne rien faire et laisser faire » ou « faire et tout régler ».

Cependant, les grandes marques d’habillement ayant d’ores et déjà déclaré qu’elles ne recourraient plus au coton du Xinjiang (alors que la région fournit environ 20 % de la production mondiale) sont désormais boycottées par les sites de commerce chinois… Dans cette « guerre du coton », n’est-ce pas la Chine qui risque de gagner ?

Officiellement, la Chine ne prend pas de mesures de rétorsion économiques. Mais ne soyons pas dupes, des campagnes de boycott de certaines marques « occidentales » sont amplifiées par les autorités chinoises, y compris à travers le discours des médias d’État. Certaines entreprises étrangères ont en effet à perdre, mais il convient parfois de relativiser ces pertes.

À propos de l'auteur

Antoine Bondaz

Chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), où il dirige notamment les programmes sur la sécurité et la diplomatie de la Corée et de Taïwan, et enseignant à Sciences Po.

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