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Les Ouïghours dans la « guerre diplomatique » sino-occidentale

Si on prend le cas de H&M, la Chine ne représente que 5 % de son chiffre d’affaires. Or, à partir du moment où il est démontré que certaines marques peuvent bénéficier du travail forcé des Ouïghours (voir le rapport du think tank australien ASPI (10)), elles prennent le risque de voir leurs ventes diminuer en Europe et dans les pays occidentaux, en raison de la mobilisation des consommateurs, et en particulier des jeunes, avant même toute procédure juridique contraignante dans le cadre du « devoir de vigilance ». De nombreuses entreprises peuvent donc avoir un intérêt à prendre des mesures pour préserver leurs parts de marché en Europe et aux États-Unis, et accepter d’en perdre sur le marché chinois.

La question se pose différemment dans un secteur comme celui de l’énergie solaire…

En effet, il ne s’agit pas là simplement de parts de marché d’entreprises étrangères en Chine, mais d’une dépendance forte de nos économies à des importations de biens critiques. Selon certains articles, la quasi-totalité des modules solaires à base de silicium — au moins 95 % du marché mondial— sont susceptibles de contenir du silicium du Xinjiang (11). Les entreprises sont acculées, car il n’existe pas de substitut à court terme, et ce notamment parce qu’il n’y a pas eu de politique industrielle coordonnée et ambitieuse pour éviter cette dépendance. C’est le cas aussi dans de nombreux autres domaines. Selon la Commission européenne, parmi les 137 biens critiques vis-à-vis desquels il faudrait accroître notre résilience, 52 % (en valeur) viennent de Chine (12).

Cette prise de conscience de notre dépendance et surtout le fait de se donner les moyens, enfin, pour l’atténuer est une excellente chose. Cependant, il faut aussi prendre conscience que la dépendance n’est pas à sens unique : environ 70 % des machines-outils pour l’industrie agroalimentaire et l’industrie textile chinoises proviennent d’Europe (13) et l’économie chinoise a un besoin considérable des technologies européennes qu’il convient donc de parfois mieux protéger dans un souci, à long terme, de compétitivité économique, mais aussi de sécurité nationale.

Sur le terrain diplomatique, quelle a été la réponse de Pékin aux différentes critiques et sanctions contre sa politique au Xinjiang ?

La stratégie de communication de Pékin a clairement évolué. La première étape a consisté à nier l’existence des camps d’internement et la répression au Xinjiang. En parallèle, le pays cherchait à convaincre que les autres minorités ethniques chinoises étaient parfaitement intégrées. J’ai moi-même pu voir cette stratégie de communication à l’œuvre lors d’un voyage avec d’autres Européens dans le Ningxia, une autre région autonome à minorité musulmane, à l’invitation du Département international du Parti, à l’automne 2016.

La deuxième étape, beaucoup plus récente, a consisté en une « reconnaissance » partielle des camps, qui sont présentés comme des « centres de formation », les inscrivant dans une campagne de déradicalisation afin de lutter contre le terrorisme islamique ; un argument ancien et — en partie — légitime, notamment du fait d’une multiplication des attentats au Xinjiang, mais aussi dans le reste du pays au tournant des années 2010.

Depuis fin 2020, nous sommes dans une troisième étape, celle de la contre-offensive diplomatique et surtout médiatique. On l’a vu dans la fermeté avec laquelle la Chine a répondu aux sanctions européennes de mars 2021, allant au-delà de la simple réciprocité et s’inscrivant dans une escalade assumée pour viser des élus européens, qu’ils soient élus au Parlement européen ou dans des parlements nationaux, mais aussi des institutions politiques, notamment la sous-commission « droits de l’homme » du Parlement européen, et le Comité politique et de sécurité du Conseil européen (composé des ambassadeurs des États membres en poste à Bruxelles). Une conséquence directe est d’ailleurs la suspension, annoncée le 4 mai, de l’examen par le Parlement européen de l’accord sur les investissements qui avait été annoncé le 30 décembre 2020 entre la Chine et l’UE. Autant dire qu’il est mort-né tant il est improbable que Pékin lève les sanctions.

Plus globalement, la contre-offensive chinoise passe par des campagnes de diffamation et d’intimidation, notamment sur les réseaux sociaux, contre toute une communauté de chercheurs — le plus connu, l’anthropologue allemand Adrian Zenz, contre qui pèse même la menace d’un procès, n’est qu’un parmi beaucoup d’autres. Pékin a également recours à un discours relativiste : « les Occidentaux n’ont rien à dire parce que l’Europe porte elle-même la responsabilité d’un génocide et de la colonisation » — un élément de rhétorique qu’utilisaient déjà les Soviétiques dans les années 1930 contre les États-Unis. Mais cela ne prend pas dans les opinions publiques occidentales.

Pourtant, les autorités chinoises font un effort de communication considérable : création de la chaîne télé d’information en plusieurs langues CGTN, mise en ligne sur des plates-formes de streaming comme YouTube de reportages de prétendus «  fact checking » sur le Xinjiang, utilisation massive des réseaux sociaux, en particulier Twitter… Le compte de l’ambassade de Chine en France a par exemple vu son activité multipliée par dix entre décembre 2019 et mai 2020, tous sujets compris, dont de plus en plus de messages, à base de mini-clips animés et d’images idylliques, consacrés au Xinjiang. Et, malgré ce déploiement de moyens sans précédent, la stratégie de communication publique chinoise est inefficace en regard de la mobilisation des sociétés civiles. Elle est même contre-productive puisqu’elle aboutit à une forte détérioration de l’image de la Chine, et pas seulement dans les démocraties occidentales. Ainsi, quand l’ambassade de Chine en France répond à des allégations de travail forcé par un « LOL » (« mort de rire ») sur Twitter, cela ne fonctionne pas. Et ce n’est pas surprenant…

Quel est l’impact de la « crise ouïghoure » sur la lutte systémique entre la Chine et les États-Unis ? En poussant l’Union européenne à prendre position, ne réduit-elle pas sa marge de manœuvre entre les deux puissances ?

Je pense que l’impact est limité. Bien évidemment, c’est un élément supplémentaire dans la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Au même titre que la situation à Hong Kong, ou encore la liberté de l’information en Chine, elle contribue à mettre en exergue la différence entre les deux systèmes politiques. Cependant, ce n’est qu’un sujet parmi de nombreux autres. Et sur le plan politique, ce sont avant tout les menaces perçues, sécuritaires ou économiques, qui sont le moteur d’un changement aux États-Unis et en Europe.

Cette rivalité systémique est désormais pleinement assumée. Les Européens le reconnaissent explicitement depuis le printemps 2019 et, aux États-Unis, on note une continuité entre les administrations Trump et Biden, avec une acceptation de la compétition croissante et directe avec Pékin. La « fin du narcissisme stratégique » mise en avant par les conseillers de Trump lors de leur passage en Europe et la « fin de l’engagement » évoquée par Kurt Campbell, le responsable de l’Indo-Pacifique au Conseil national à la sécurité de Biden, sont une même et unique chose : la force d’attractivité du modèle américain et l’intégration de la Chine dans le système international ne suffisent pas à faire évoluer le système politique et économique chinois en le libéralisant, comme l’espérait il y a plus de vingt ans l’administration Clinton. Désormais, la compétition est de mise, et dans cette rivalité systémique, les démocraties doivent démontrer qu’elles sont capables d’apporter prospérité et sécurité à leurs citoyens, et ainsi battre en brèche la stratégie de Pékin qui vise à les décrédibiliser. En cela, les Européens ne doivent à aucun moment penser qu’ils pourraient rester des observateurs extérieurs à cette rivalité : ils en sont de fait des acteurs à part entière.

Propos recueillis par Nathalie Vergeron, le 18 mai 2021.

Notes

(1) Communiqué de presse du Conseil de l’UE, « L’UE impose de nouvelles sanctions liées à des violations graves des droits de l’homme dans le monde », 22 mars 2021.

(2) Le Parlement européen a adopté la résolution 2020/2129(INL) portant sur ce thème le 10 mars 2021.

(3) À noter qu’à l’origine Donald Trump ne souhaitait pas sanctionner Pékin sur le Xinjiang, notamment durant la négociation de l’accord commercial entre les deux pays. Voir par ex. : Isabelle Hanne, « Chine : en première ligne sur le sort des Ouïghours, les États-Unis passent à la sanction », Libération, 20 juillet 2020 (NdlR).

(4) Michel R. Pompeo, « Determination of the Secretary of State on atrocities in Xinjiang », 19 janvier 2021.

(5) « Ouïghours : Paris appelle Pékin à “mettre un terme aux détentions arbitraires de masse” », Franceinfo (avec AFP), 27 novembre 2019.

(6) Le texte intégral de la réponse sur vie​-publique​.fr : https://​www​.vie​-publique​.fr/​d​i​s​c​o​u​r​s​/​2​7​5​7​1​6​-​j​e​a​n​-​y​v​e​s​-​l​e​-​d​r​i​a​n​-​2​1​0​7​2​0​2​0​-​o​u​i​g​h​o​urs

(7) Lire cette lettre sur le compte Twitter @Aurelientache : https://​twitter​.com/​A​u​r​e​l​i​e​n​t​a​c​h​e​/​s​t​a​t​u​s​/​1​2​8​5​5​8​9​1​4​2​8​9​0​5​8​6​112.

(8) « Emmanuel Macron juge inacceptable la répression contre les Ouïghours », Le Figaro (avec AFP), 7 septembre 2020.

(9) « Persécution des Ouïghours en Chine : la réponse d’Emmanuel Macron », Brut, 7 décembre 2020 (https://​www​.facebook​.com/​b​r​u​t​o​f​f​i​c​i​e​l​/​v​i​d​e​o​s​/​6​5​4​7​6​2​0​5​8​7​3​7​084).

(10) Vicky Xiuzhong Xu et al., « Uyghurs for sale », Australian Strategic Policy Institute, 1er mars 2020.

(11) William A. Reinsch, « A Dark Spot for the Solar Energy Industry : Forced Labor in Xinjiang », CSIS, 19 avril 2021.

(12) European Commission, « Strategic dependencies and capacities », SWD(2021) 352 final, Bruxelles, 5 mai 2021, p. 23.

(13) Max J. Zenglein, « Mapping and recalibrating Europe’s economic interdependence with China », MERICS China Monitor, 18 novembre 2020, p. 11.

Légende de la photo en première page : Les dirigeants de l’OTAN, réunis au siège de l’organisation à Bruxelles, le 14 juin 2021, dans le cadre d’une tournée du président des États-Unis en Europe destinée à sceller « les retrouvailles » entre l’Amérique et ses alliés. « Défi systémique » pour l’ordre mondial selon l’Alliance atlantique, la Chine est également mentionnée dans le communiqué du G7 tenu le 12 juin au Royaume-Uni, où elle est en particulier appelée à « respecter les droits humains et les libertés fondamentales », notamment à Hong Kong et dans la province du Xinjiang. (© NATO)

Article paru dans la revue Diplomatie n°110, « Ouïghours : La Chine et ses nationalités… », Juillet-Août 2021.

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