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Tourisme mondial : sortir du « choc » pandémique

L’épidémie de Covid-19 a stoppé net l’essor de l’industrie du tourisme, avec des conséquences socio-économiques sans précédent. Alors que s’annonce la reprise à l’été 2021, dans un contexte de forte persistance du risque sanitaire, quel bilan géoéconomique peut-on dresser de ces 18 mois hors normes sur un secteur clé de la mondialisation ?

Lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) annonce le 11 mars 2020 que l’épidémie de Covid-19 est officiellement devenue une pandémie, elle confirme la menace qui se dessine depuis le début de l’année. La crise sanitaire qui semblait, au départ, circonscrite à la Chine, puis à une poignée de pays asiatiques et européens, devient de facto une préoccupation majeure pour toute la planète. Frappée de plein fouet, l’économie mondiale est alors mise à rude épreuve. C’est notamment le cas d’un secteur dont le développement paraissait jusque-là voué à une croissance continue : le tourisme. Alors que les mesures sanitaires commencent à se mettre en place un peu partout dans le monde, que les gouvernements tentent tant bien que mal de freiner la propagation du virus, que la fermeture des frontières se généralise et que les déplacements internationaux cessent pratiquement du jour au lendemain, toute la base de l’activité touristique se trouve donc remise en question. La pandémie ne frappe pas de manière homogène, certaines régions se trouvant, dans un premier temps, plus touchées que d’autres, mais c’est l’ensemble de l’industrie touristique qui est confrontée à un arrêt quasi complet. Au-delà des conséquences économiques et sociales, la mise en pratique forcée d’un « monde sans touristes » vient par ailleurs nourrir certaines critiques que suscitaient déjà, bien avant la survenue de la pandémie, les excès d’une activité parfois peu soucieuse de l’environnement et des territoires qu’elle promeut.

Situation et enjeux pré-Covid

Au début de l’année 2020, au moment où les premiers cas de ce que l’on n’appelle pas encore Covid-19 apparaissent dans la région de Wuhan en Chine, l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) dresse son bilan du tourisme international pour l’année qui vient de s’écouler. Pour l’organisation onusienne, qui met presque exclusivement l’accent sur la dimension internationale du phénomène, ce bilan est de nouveau très positif, avec près de 1,5 milliard de visiteurs internationaux pour 2019, soit 4 % de plus que l’année précédente, pour des revenus de 1466 milliards de dollars américains. Certains nuages commencent néanmoins à apparaître dans le ciel bleu du tourisme, indépendamment de la tempête qui s’annonce. Remise en cause du tourisme de masse et « tourismophobie », dénonciation des effets environnementaux des croisières et du transport aérien, critique de la gentrification associée au développement de plates-formes comme AirBnB… : les enjeux se font de plus en plus présents.

La critique du tourisme de masse est sans doute celle qui prenait le plus de place dans les discours et les préoccupations des divers acteurs du tourisme et du public. La croissance fulgurante du nombre de touristes internationaux (de 25 millions à 1,5 milliard par an entre 1950 et 2019, selon l’OMT) s’est en effet traduite par des flux de plus en plus importants de personnes, perçues parfois comme de véritables hordes et dont l’apport monétaire qu’elles représentaient ne venait plus contrebalancer leurs impacts négatifs sur l’environnement social, économique et aussi sur certains écosystèmes. Certaines destinations estimaient ne plus pouvoir accueillir autant de visiteurs, et les cas de Barcelone, de Venise ou de Dubrovnik faisaient régulièrement la une des journaux comme exemples de ce « surtourisme » et de ses dérives. Des mouvements de rejet commençaient même à émerger, des touristes étant pris à partie dans ces vagues de ce que certains ont appelé « tourismophobie ». Il faut souligner à ce propos que les tenants de ces reproches ont parfois tendance à réduire l’augmentation du nombre de touristes à l’échelle mondiale à une occidentalisation du tourisme, alors que la croissance en question est aussi due au bond du nombre de vacanciers provenant de pays émergents, notamment de Chine.

Si l’OMT ne pouvait ignorer ces tendances, son discours demeurait orienté vers les aspects positifs du nécessaire développement de l’industrie, tout en réaffirmant (et son site web en est une parfaite illustration) son engagement pour atteindre les Objectifs du développement durable (ODD) à l’horizon 2030. Or, dans ce domaine, les critiques se sont faites de plus en plus acerbes, dans la lignée des prises de conscience environnementalistes de ces dernières années. Le transport aérien, épine dorsale du tourisme international, s’est notamment trouvé pointé du doigt en tant que contributeur important aux émissions de gaz à effet de serre (environ 2 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit l’équivalent de l’Allemagne (1)). Ce mouvement, qui a pris de l’ampleur, a forcé les compagnies aériennes à réfléchir à des mesures de diminution des émissions de CO2 de leurs appareils ou de compensation de ces émissions par des crédits de carbone.

Pour leur impact environnemental, mais aussi à cause des conditions de travail des employés de cette industrie, les croisières ont également fait l’objet de vives critiques. Le rôle malheureux de certains bateaux de croisière dans la propagation du virus, notamment le Diamond Princess au Japon en février 2020, puis les odyssées du Westerdaam et du Zaandam et les mésaventures de leurs passagers, très médiatisées, ont encore terni une image qui avait déjà tendance à pâlir avant 2020.

Autre sujet délicat pour l’industrie touristique pré-Covid : le développement de réseaux d’hospitalité et d’hébergement plus ou moins officiels, tels que AirBnB qui, créé à partir de rien en 2008, est devenu une société évaluée à 30 milliards de dollars en 2019, rassemblant 2,9 millions d’hôtes à travers le monde (2). Ces réseaux génèrent une concurrence considérée comme déloyale pour l’industrie hôtelière et provoquent une flambée des prix de l’immobilier dans certaines destinations très courues. Leurs impacts économiques et sociaux étaient préoccupants pour certaines destinations, l’Islande décidant par exemple, dès 2016, de légiférer afin de limiter les sous-locations à des touristes de passage (3).

Le dernier élément qui commençait à poser un problème au moment du déclenchement de la crise était le fait que certaines destinations ont développé une dépendance de plus en plus forte vis-à-vis du tourisme et de ses fluctuations [voir cartes ci-dessous]. Ces destinations, de la Grèce aux Philippines en passant par les Maldives, étaient déjà, de fait, vulnérables, et furent donc particulièrement touchées par la crise sanitaire.

La place du tourisme dans l’avant-Covid-19

Une industrie à l’arrêt

Du point de vue du bilan humain, la Covid-19 a franchi en juin 2021 le cap des 3,7 millions de morts, chiffre qui va immanquablement augmenter encore d’ici à la fin de la pandémie. Bien que se situant loin derrière les 20 à 100 millions de victimes de la grippe espagnole de 1918-1919 en termes de létalité, la Covid-19 surpasse donc déjà deux autres pandémies du XXe siècle, celles des grippes dites asiatique (1957-1958) et de Hong Kong (1968-1969), toutes deux évaluées à un peu plus de 1 million de décès. Mais en mars 2020, au moment du déclenchement de l’alerte à la pandémie, le nombre de décès était encore relativement faible (4292 selon l’ONU (4)) et circonscrit à certaines régions comme la Chine, l’Iran ou l’Italie. Pour beaucoup, ce chiffre n’a dans un premier temps pas paru inquiétant, voire soulevait, pour certains, des doutes sur le niveau de dangerosité de ce coronavirus. Malgré les avertissements du directeur de l’OMS et ses appels à l’action pour éviter une transmission communautaire, appuyés par le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (ONU), Antonio Guterres, certains dirigeants ne se sentirent pas concernés, de Boris Johnson à Donald Trump, en passant par Jair Bolsonaro. Pour ces derniers, les mesures sanitaires suggérées et la lutte contre la propagation du virus risquaient d’avoir des effets dévastateurs sur l’économie, le remède ayant toutes les chances de se révéler pire que le mal. Même d’autres chefs d’État, comme Justin Trudeau ou Emmanuel Macron, tout en reconnaissant le danger et en se montrant prêts à agir, furent très réticents à fermer leurs frontières, déclarant que « les virus n’ont pas de passeport ».

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