Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Recep Tayyip Erdoğan et l’AKP, vingt ans après…

En 20 ans, la Turquie et l’AKP ont beaucoup changé, un rappel des principales phases de cette mutation le montre à l’envi. Aujourd’hui, Erdoğan, souvent décrit comme un nouveau sultan, a accumulé une somme de pouvoirs dont aucun dirigeant turc n’a disposé, depuis la fin de la période du parti unique. Mais, alors que nombre de ses compagnons de route l’ont abandonné et que ses alliés occidentaux s’interrogent sur la sincérité de ses engagements, il parait de plus en plus seul sur le plan intérieur, et parfois très isolé sur le plan international.

Recep Tayyip Erdoğan est au pouvoir avec l’AKP depuis presque vingt ans. La recette d’une telle longévité réside dans une capacité d’adaptation qui ne craint pas la contradiction. Celui qui se faisait le héraut de la candidature de son pays à l’Union européenne (UE) n’hésite pas aujourd’hui à critiquer les valeurs fondatrices du projet européen, se proposant de revenir sur l’abolition de la peine de mort ou sur la dépénalisation de l’adultère. Celui qui prétendait résoudre politiquement la question kurde ne lui cherche plus, depuis quelques années, que des solutions militaires. Celui qui démentait catégoriquement toute tentation de changement d’axe stratégique, s’est mis à entretenir une connivence ambiguë avec la Russie de Vladimir Poutine, allant même jusqu’à lui acheter des armes.

Des islamistes turcs devenus conservateurs-démocrates

Les élections anticipées de novembre 2002 n’ont pas simplement porté l’AKP au pouvoir, elles ont fait chavirer un monde ancien, celui des gouvernements de coalition qui avaient administré la Turquie sous le regard des militaires au cours de la seconde moitié du XXe siècle. En ce sens, elles font écho aux victoires d’Adnan Menderes (1950) et de Turgut Özal (1983), qui avaient déjà signifié au pouvoir d’État, légué par le kémalisme, l’aspiration de la société turque au plein avènement de gouvernements civils. Mais, au tournant du troisième millénaire, la victoire de l’AKP est surtout perçue comme le dernier espoir de sortir la Turquie de l’impasse dans laquelle elle se trouve. D’abord en dénouant le cercle vicieux de sa démocratie imparfaite, marquée à nouveau en 1997 par une intervention militaire (le fameux « coup d’État post-moderne »). Ensuite, en assainissant sa situation économique et financière, qui en 2000-2001 a justifié un nouveau plan de stabilisation du FMI.

Lorsque l’AKP prend les rênes, l’heure est ainsi au consensus. Cette formation atypique, issue de la mouvance islamiste, mais qui ne s’en revendique plus formellement et se définit comme « conservatrice et démocrate » (1), met en œuvre scrupuleusement le programme d’assainissement du ministre de l’Économie du gouvernement laïque précédent, Kemal Derviş (ancien vice-président de la Banque mondiale (2)). Elle évite les conflits avec l’armée en profitant de la modération de son chef d’état-major, le général Hilmi Özkök. Elle apaise par ailleurs le brasier kurde avec la libération en 2004 de celle qui en est devenue l’égérie, Leyla Zana. Enfin, ces ex-islamistes, que Bruxelles compare alors aux chrétiens démocrates, réalisent le rêve des gouvernements turcs précédents en 2005, en ouvrant des négociations d’adhésion avec l’UE.

C’est pourtant à ce moment-là que s’ouvre une première période de turbulences. La crise ouverte, qui oppose le gouvernement à l’establishment politico-militaire, à l’occasion des élections présidentielles de 2007, voit finalement le parti au pouvoir s’emparer de la présidence de la République, conserver une majorité confortable au sein du Parlement et s’attaquer à l’ordre constitutionnel (modification du statut du chef de l’État par l’élection au suffrage universel, autorisation du port du voile dans les universités, projet d’élaboration d’une nouvelle constitution dite « civile »). Parallèlement et sous la houlette de procureurs du mouvement Gülen, alors allié à l’AKP, une série d’arrestations et de procès de grande ampleur frappent les anciens cadres laïques du régime (affaires Ergenekon et Balyoz). Perçu d’abord comme une mise au pas de l’État profond par un gouvernement civil, ce phénomène s’avère être une première purge des milieux séculiers, visant à mettre un terme à l’influence politique de l’armée (arrestation de l’ancien chef d’état-major İlker Başbuğ et prise de contrôle du Conseil militaire suprême en 2011-12) (3). Sur le plan international également, le gouvernement de l’AKP s’émancipe de la doctrine pro-occidentale qu’il avait respectée jusqu’alors.

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