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Vers une restructuration de la rivalité russo-turque en mer Noire

Aujourd’hui, la rivalité à laquelle Ankara et Moscou se livrent, de la Libye au Sud-Caucase — et, pourquoi pas demain, de l’Afrique sub-saharienne à l’Asie centrale —, consolide la centralité de l’espace mer Noire dans leur relation bilatérale.

La région de la mer Noire est un espace structurant de la relation russo-turque. La Russie et la Turquie s’y perçoivent comme des puissances régionales dominantes et y ont établi de facto, très tôt après la disparition de l’URSS, un condominium sécuritaire. Le bassin pontique apparaît comme relativement épargné par la compétition russo-turque par comparaison aux autres théâtres où elle s’exprime : Idlib en février-mars 2020, le Haut-Karabagh à l’automne 2020, ou encore la Libye depuis l’insertion militaire de la Turquie fin 2019. Cœur du partenariat géoéconomique russo-turc qui s’est structuré autour d’une intense coopération énergétique matérialisée par les gazoducs BlueStream et TurkStream qui la traversent (1), la mer Noire reste une région qui souffre d’un fort déficit de sécurité. Les Russes s’y sentent vulnérables en raison de l’activité croissante de l’OTAN et du déploiement en Turquie et en Roumanie des éléments du bouclier antimissile américain.

L’Ukraine, la Roumanie et la Géorgie s’y sentent profondément en insécurité du simple fait de leur proximité avec la Russie, avec qui ils entretiennent des contentieux, qui historiques, qui territoriaux. Au final, seules la Turquie, et dans une moindre mesure, la Bulgarie, entretiennent un lien suffisamment apaisé avec cette région. Pour Ankara, cette relative stabilité est d’autant plus importante que le restant de ses flancs sont tous sous tension : le flanc égéen et l’état de crispation permanent avec la Grèce, le Levant où s’enchevêtrent enjeux gaziers et conflit gelé chypriote ; la Syrie et l’Irak, où la Turquie est engagée militairement ; les tensions plus ou moins vives avec l’Iran, et enfin, les confins caucasiens et leur éternels lots de disputes territoriales. Bref, le maintien du statu quo en mer Noire semble être un objectif a priori souhaitable pour le pouvoir turc. Or, à travers le développement de sa coopération militaro-technique avec l’Ukraine, le soutien assumé au revanchisme azerbaïdjanais dans le Haut-Karabagh et, d’une certaine manière, avec le projet de canal Istanbul, Ankara semble vouloir remettre en question ce statu quo. Faut-il s’attendre à ce que la mer Noire devienne à son tour un abcès pour les relations russo-turques ou cet espace conservera-t-il son rôle de laboratoire pour la compétition-coopérative entre Ankara et Moscou ?

Des convergences russo-turques qui ont vocation à durer
Russes et Turcs entretiennent des convergences de vues qui les rapprochent sans pour autant être en mesure de structurer une authentique alliance, ni de prévenir des disputes occasionnelles. Ankara et Moscou font de la souveraineté l’un des maîtres mots de leur positionnement international, tandis qu’ils éprouvent une frustration partagée à l’égard de l’Occident, certes pour des raisons très différentes mais qui sur le fond demeurent assez comparables : dans un cas comme dans l’autre, il leur était demandé d’adhérer aux valeurs et normes occidentales dans un processus de convergence qui était de fait à sens unique. En outre, depuis l’explosion de la crise syrienne, la Turquie semble douter des mécanismes de solidarité de l’OTAN (2). Russes et Turcs estiment ainsi aujourd’hui pouvoir tirer leur épingle de la désoccidentalisation des affaires du monde, et de l’émergence d’un nouvel ordre multipolaire. À cet égard, la Russie et la Turquie perçoivent la mer Noire comme une ressource dans la compétition internationale pour l’affirmation de leur puissance, à l’échelle globale pour Moscou, régionale mais avec une portée globale pour la Turquie. Les Turcs y ont trouvé des réserves de gaz off-shore manifestement prometteuses (3) tandis que le projet de canal Istanbul est censé leur procurer chaque année jusqu’à 1 milliard de dollars de recettes gagnées sous forme de droits de péage (4). À cet égard, ce projet pharaonique, s’il écorne l’esprit de la Convention de Montreux (1936) (5), n’en compromet cependant pas la lettre. Tout navire de guerre américain — puisque pour les Russes, c’est bien ce dont il est question — désireux de se rendre en mer Noire, devra inévitablement transiter par le détroit des Dardanelles et la mer de Marmara avant de pénétrer en mer Noire. Or, tous ces « objets » sont soumis à la Convention de Montreux qui enserre juridiquement le futur canal Istanbul (6). Pour les Russes, le bassin pontique demeure un lieu de transit incontournable pour accéder à l’océan mondial via la Méditerranée. En outre, le premier port de Russie, Novorossiïsk (142 millions de tonnes de marchandises traitées en 2020), se trouve en mer Noire, la région restant l’interface maritime le plus dynamique pour les échanges maritimes russes par voie de mer (environ 30 % du volume total en 2020) (7).

Les « affaires » restent ainsi un terrain favorable à une entente russo-turque servie par la proximité géographique. La bonne santé du commerce bilatéral — 21 milliards de dollars de volume d’échanges en 2020 (8) — offre un filet de sécurité à la relation, même si depuis 2015, il n’a plus flirté avec les 30 milliards, seuil auquel il se trouvait avant la brouille de fin 2015-2016. Il n’en demeure pas moins que les deux partenaires ont posé les fondements de coopérations structurantes à travers des projets industriels en lien avec des domaines de souveraineté : l’énergie atomique et la défense. L’opérateur atomique russe Rosatom construit ainsi la première centrale nucléaire de Turquie à Akkuyu pour 25 milliards de dollars. Dans le domaine de la coopération militaro-technique, la Turquie a acheté quatre batteries de systèmes anti-aérien S-400 pour 2,5 milliards de dollars à l’armurier russe Almaz-Anteï (9). Alors qu’Ankara cherche à se doter d’une base industrielle et technologique de défense indigène, ce contrat sème la discorde dans les rangs de l’OTAN, à la grande satisfaction du Kremlin. Enfin, au mois d’avril dernier, l’opérateur des brise-glaces atomiques russes Atomflot (filiale de Rosatom) a choisi le chantier naval turc Kuzey Star au terme d’un appel d’offres portant sur la construction d’un dock flottant (10). Ce contrat est stratégique dans la mesure où ce dock a vocation à être basé dans la péninsule de Kola afin de servir à l’entretien des brise-glaces nucléaires russes qui assurent l’exploitation de la route maritime du Nord. Toutefois, il pourra aussi servir le cas échéant à maintenir en conditions opérationnelles les sous-marins stratégiques. Dans les deux cas, il s’agit bien d’un domaine de souveraineté.

Enfin, les élites des deux pays semblent cultiver un complexe d’obsidionalité et perçoivent leur pays comme étant enclavé. Perception structurelle dans la géopolitique russe, cette représentation s’est traduite côté turc par l’apparition de la doctrine dite de la « Patrie bleue » (11), qui sert de cadre conceptuel pour briser cette « malédiction » de la géographie.
L’espace mer Noire, dommage collatéral des ambitions contrariées de la Turquie sur les autres théâtres régionaux ?

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