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Inde : une puissance agricole à la croisée des chemins

La pandémie de COVID-19 a révélé la fragilité structurelle de ce champion agricole qui dépend de migrants saisonniers précaires. La sécurité alimentaire reste, 74 ans après l’indépendance, un objectif politique majeur pour garantir la prospérité et la stabilité de cet immense territoire.

L’Inde est connue pour être le pays de la « révolution verte », le territoire sur lequel la mise en œuvre d’un ensemble d’innovations agricoles dans les années 1960 a conduit à une hausse considérable de la production de denrées capitales comme le blé ou le riz. Nehru, alors Premier ministre, déclarait dès 1947 que « tout peut attendre sauf l’agriculture », rappelant ainsi l’importance stratégique de ce secteur dans un pays qui compte, en 2020, 1,35 milliard d’habitants, dont près de la moitié dépendent du travail de la terre. L’Inde doit ainsi nourrir plus de 17 % de la population mondiale avec moins de 4 % des réserves en terres et en eau (1). La mise en valeur des 156 millions d’hectares de terres arables participe aussi à inscrire la puissance de l’Inde dans le concert des nations, en particulier dans la phase de remise à l’agenda des questions de souveraineté alimentaire.

La force du pluralisme agricole indien

Le territoire de l’Inde s’étend sur environ 300 millions d’hectares couvrant un ensemble très divers de reliefs et de climats : tropical dans le Sud, aride dans le Nord-Ouest, alpin dans le Nord, subtropical dans le reste du pays. Cette diversité pédoclimatique* conditionne l’activité agricole et appelle à la mise en œuvre de politiques adaptées à chaque contexte. La différence des mesures de soutien du secteur primaire tient aussi à la diversité ethnique et religieuse du pays qui s’exprime dans les traditions alimentaires (consommation d’alcool, abattage de viande bovine ou porcine, etc.). Les États et territoires indiens sont donc des arènes incontournables, où se négocient les modèles de développement économique du secteur primaire. Au tournant des années 1950, l’application de la réforme agraire poussée par Nehru, qui devait être le vecteur du changement social, a été laissée aux États. Les inflexions apportées à cette réforme, voire son absence dans certaines zones, résultant de l’obstruction des grands propriétaires fonciers, ont souvent figé des organisations rurales très inégalitaires. L’héritage de ce passé demeure, dans un pays marqué par le conservatisme agraire et l’instabilité dans les campagnes (2). Au XXIe siècle, la question de l’accès aux ressources, notamment au foncier, si rare sur le sous-continent, reste primordiale pour les 300 millions d’agriculteurs qui en dépendent pour leur subsistance quotidienne.

Cependant, l’Inde agricole a été profondément transformée par la mise en œuvre de la « révolution verte » visant à lutter contre les famines violentes et récurrentes. Poussée par les États-Unis qui souhaitaient alors contrer l’influence de l’Union soviétique dans un contexte de guerre froide, elle a conduit à l’adoption d’un paquet technologique qui a permis une forte augmentation de la productivité (semences améliorées livrées gratuitement, engrais et produits phytosanitaires, aménagements hydrauliques). L’objectif était aussi, pour le gouvernement, de ne plus dépendre de l’aide alimentaire américaine. Cette révolution agricole s’est concentrée dans la «  Green Revolution Belt  », région à haut potentiel située dans le Nord-Ouest du pays (Pendjab, Haryana et Uttar Pradesh, voir carte p. XX). Les territoires plus isolés et soumis à la mousson resteront longtemps écartés du dispositif pour des questions d’infrastructures, de financement et de structuration des secteurs para-agricoles (de l’Andhra Pradesh à l’Odisha à l’est et du Rajasthan au Karnataka à l’ouest). Bien que le pays ait atteint (à la faveur d’une autre révolution technologique à partir des années 1970) des taux de production de céréales et de lait lui permettant d’être autosuffisant et d’exporter, les soutiens publics restent nécessaires au maintien de la productivité de l’agriculture indienne. Ces derniers peuvent varier de manière significative en fonction des États et accompagnent souvent la mise en œuvre de politiques innovantes : le Sikkim, au nord-est, mise par exemple sur l’agriculture biologique, le Telangana, au sud, sur des aides directes pour lutter contre le surendettement et l’Andhra Pradesh, au sud-est, sur la maîtrise des coûts de production par l’adoption de techniques agroécologiques.

Au niveau du pouvoir central, le projet de modernisation de l’économie de Narendra Modi, Premier ministre depuis 2014, ne délaisse pas l’agriculture. La libéralisation des marchés agricoles est au cœur de son programme et les réformes déjà mises en œuvre entraînent de fortes contestations, puisqu’elles remettent en cause les mécanismes d’encadrement des prix et les rentes de situation de certains acteurs. Les chantiers demeurent nombreux, notamment sur le plan de la structuration des filières agricoles, freinée par des circuits de commercialisation opaques et des infrastructures de stockage, de transformation ou de transport encore peu performantes.

New Delhi a fait le choix de multiplier les politiques agricoles afin que chaque territoire puisse suivre sa propre dynamique de développement, un choix que le président Ram Nath Kovind, élu en 2017, explique en ces termes : « le modèle indien repose sur le triptyque diversité, démocratie et développement. Le pluralisme agricole indien est ainsi considéré aujourd’hui par les autorités comme sa plus grande force pour répondre aux enjeux de lutte contre la pauvreté et contre l’insécurité alimentaire » (3).

Un champion agricole… pourtant, un Indien sur sept souffre de la faim

Au fil des ans, l’Inde a pu acquérir un attribut essentiel de la puissance, celui de ne pas dépendre de l’extérieur sur le plan alimentaire. La production céréalière est par exemple passée de 50 millions de tonnes en 1950 à 318 millions en 2018. Sauf événements climatiques exceptionnels localisés (comme la sécheresse qui touche l’État du Maharashtra depuis 2012), les grandes famines ont disparu. Pourtant, l’insécurité alimentaire demeure, notamment en raison de la pauvreté : 190 millions de personnes se trouvaient en 2019 en situation de sous-alimentation (14,5 % de la population) (4).

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