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Villes olympiques, villes mondiales

De la fin du XIXe siècle au début du XXIe siècle, l’évolution de la carte des villes sélectionnées pour accueillir les Jeux olympiques a suivi celle de la mondialisation, mettant en lumière l’avènement économique, mais aussi géopolitique, des villes mondiales.

Au XIXe siècle, avec la redécouverte de la Grèce par les milieux culturels, beaucoup d’Européens (y compris plusieurs Français) ont eu l’idée de rétablir les Jeux, qui s’étaient tenus à Olympie tous les quatre ans dans l’Antiquité, pendant près de douze siècles, avant d’être abolis en 393 apr. J.-C. Mais c’est Pierre de Coubertin qui a eu le premier l’idée de les internationaliser en créant une institution, le Comité international des Jeux olympiques — rapidement rebaptisé Comité international olympique (CIO) —, pour les attribuer tous les quatre ans à partir de 1894 à une nouvelle ville (et non à perpétuité à Athènes comme l’avaient espéré les dirigeants grecs à la suite du succès de la première édition de ce cycle moderne dans leur capitale, en 1896). Le CIO a parfaitement réussi sa mission originelle puisque ces Jeux rénovés ont régulièrement eu lieu jusqu’à aujourd’hui, sauf pendant les deux guerres mondiales (en 1916, 1940 et 1944), et cela malgré de nombreuses difficultés diplomatiques, politiques et sociales rencontrées depuis plus de 125 ans. Les grandes villes mondiales les ont ainsi accueillis, d’abord en Europe, puis aux États-Unis, et, dès l’après-Seconde Guerre mondiale, progressivement en d’autres régions et continents (Asie de l’Est, Océanie, Amérique centrale et Amérique du Sud), bien que de larges zones du globe soient restées à l’écart de ce mouvement : Afrique, Moyen-Orient, Asie Mineure et sous-continent indien.

En parallèle des importantes évolutions du système international de la fin du XIXe siècle au début du XXIe siècle, on distingue trois périodes historiques, d’une quarantaine d’années chacune, qui semblent correspondre à différentes phases de la mondialisation. Elles mettent en lumière la transformation des objectifs des villes hôtes, un affaiblissement notable des États-nations sur lesquels se sont construits le système olympique (1) et l’avènement des villes mondiales (2), qui pourraient être les futures villes olympiques à partir de 2032, dans la lignée des Jeux déjà attribués à Paris et à Los Angeles pour 2024 et 2028.

De l’Europe à l’Amérique du Nord, des Jeux atlantiques (1896-1936)

Durant les quarante années qui suivent leur rénovation, les Jeux ont lieu essentiellement en Europe — le continent dominant de l’époque — (Athènes, 1896 ; Paris, 1900 ; Londres, 1908 ; Stockholm, 1912 ; Anvers, 1920 ; Paris, 1924 ; Amsterdam, 1928 ; Berlin, 1936) et deux fois dans l’« utilitaire Amérique » (dixit Pierre de Coubertin (3)) : Saint-Louis en 1904 (ce devait être à l’origine, Chicago) et Los Angeles en 1932 (cf. carte 1). Cette montée en puissance des Jeux est concrétisée pendant les années 1920 et 1930 par l’adoption des symboles olympiques (anneaux, drapeau, serment, podium, relais de la flamme). Ce phénomène est alimenté par une véritable mondialisation de l’évènement (4) avec la participation, par exemple, du Japon et de l’Égypte (dès 1912), ou du Brésil (dès 1920), ainsi que des dominions britanniques, même si huit éditions sur dix ont lieu en Europe de 1896 à 1936. Les Jeux de 1940 sont, certes, attribués par le CIO à Tokyo pour universaliser l’idée olympique, avant que le gouvernement japonais ne renonce à leur accueil pour pouvoir consacrer toutes ses ressources à la guerre menée en Chine. Ces Jeux sont alors réattribués à Helsinki en Europe, en 1940, et finalement annulés à cause de la Seconde Guerre mondiale.

Une mondialisation à l’américaine (1948-1988)

Après la Seconde Guerre mondiale et pour les quarante ans qui suivent, les Jeux d’été touchent progressivement d’autres continents que l’Europe, en se déroulant à Melbourne (en 1956), à Tokyo (1964), à Mexico (1968), à Montréal (1976), à Los Angeles (1984) et finalement à Séoul (1988). Les cinq autres éditions de cette période (sur onze) se déroulent en Europe (Londres, 1948 ; Helsinki, 1952 ; Rome, 1960 ; Munich, 1972 ; Moscou, 1980) (cf. carte 2). On remarque que les Jeux de cette période se déroulent tous dans des pays alliés des États-Unis, sauf bien sûr Moscou qui avait obtenu les Jeux de 1980 (contre Los Angeles), bénéficiant de la « détente » des années 1970 entre les deux blocs d’alors. C’est que les Jeux olympiques ont déjà pris une certaine importance géopolitique. Si le président du CIO de 1952 à 1972, l’Américain Avery Brundage, est un anticommuniste notoire, son successeur, l’Irlandais Lord Killanin (1972-1980) est plutôt proche des intérêts occidentaux. Pour une ville et son pays, l’organisation des Jeux devient une façon de revenir dans le « concert des nations » après les défaites de la Seconde Guerre mondiale (Rome, 1960 ; Tokyo, 1964 ; Munich, 1972) ou d’y accéder pleinement (Mexico, 1968 ; Montréal, 1976 ; Séoul, 1988). Les villes olympiques sont finalement moins importantes que les pays hôtes, qui sont de plus en plus mis à contribution. Le CIO voit son poids international augmenter, notamment vers la fin de la période : Lord Killanin rencontre les leaders soviétique et américain Leonid Brejnev et Jimmy Carter (ce dernier ayant lancé le boycott des Jeux de Moscou 1980) ; son successeur Juan Antonio Samaranch bénéficiera de nombreuses rencontres avec des chefs d’État de toute la planète.

Une mondialisation complète (1992-2028)

Après les boycotts de 1976, 1980 et 1984, et la dislocation du bloc soviétique, les Jeux continuent leur mondialisation de façon accélérée (cf. carte 3). Mais l’Europe est désormais marginalisée, bien que tous les présidents du CIO soient toujours originaires de ce continent (sauf l’Américain Brundage durant la période précédente). Sur les dix éditions qui ont lieu de 1992 à 2028, seules quatre villes européennes sont élues (Barcelone, 1992 ; Athènes, 2004 ; Londres, 2012 ; Paris, 2024). Dès le début du XXIe siècle, la caractéristique commune des villes hôtes est d’être des « villes mondiales » (global cities) au sens popularisé par la chercheuse néerlandaise Saskia Sassen, spécialiste de la mondialisation et de la sociologie des très grandes villes) (5). À l’origine, cette auteure ne distingue que trois villes mondiales : New York, Londres et Tokyo.

Londres a organisé les Jeux de 1908, 1948 et 2012 ; Tokyo ceux de 1964 et 2020 après l’abandon de ceux de 1940. La seule ville mondiale (selon ses critères) qui n’a pas organisé les Jeux est New York. Elle ne s’est présentée qu’une seule fois au suffrage du CIO, pour 2012, et se classa quatrième derrière, dans l’ordre, Londres, Paris et Madrid, battant seulement Moscou pour la dernière place du vote final. Mais ce résultat négatif à l’époque avait plus trait aux difficultés américaines au sein du mouvement olympique qu’à la qualité de New York comme ville mondiale. En 1994, Saskia Sassen ajoute Paris à sa liste (voir note 2). Comme on le sait, Paris organisera pour la troisième fois les Jeux, en 2024, après avoir été candidate sans succès pour 1992, 2008 et 2012 (les attributions précédentes de 1900 et 1924 étaient dues essentiellement à Coubertin, dont Paris était la ville natale).

Villes olympiques ou villes mondiales ?

Les villes mondiales sont des centres de communication, d’innovation et de direction pour l’économie mondialisée, concentrant toutes les fonctions devenues capitales pour les Jeux d’aujourd’hui. Ces villes sont aussi au cœur du développement des technologies de l’informatique et de la communication (TIC) nécessaires à la diffusion mondiale des épreuves olympiques et participent pleinement au modèle économique du CIO et du sport professionnel en général (télévision, satellite, magnétoscope, couleur, HD, réseaux sociaux, cloud, etc.) (6). Il existe de nombreux classements de villes mondiales et même un classement des classements de ces villes (7). On remarquera que parmi les dix premières villes mondiales listées dans le Global City Power Index (GCPI), financé par une fondation japonaise (8), toutes ont déjà obtenu les Jeux sauf (pour l’instant) New York, Singapour et Hong Kong. Singapour a toutefois organisé les premiers Jeux olympiques de la jeunesse en 2010 et Hong Kong les épreuves équestres des Jeux de Pékin en 2008. La onzième ville listée dans ce classement est Los Angeles qui organisera les Jeux de 2028 (comme ceux de 1932 et 1984 dans les deux périodes précédentes).

Finalement, seules trois seules villes hôtes (Barcelone en 1992, Athènes en 2004 et Rio en 2016) de cette troisième période (1992-2028) de l’histoire olympique moderne ne sont généralement pas considérées comme mondiales sont, sans doute parce que — si on laisse le cas historique d’Athènes de côté — elles font face à la concurrence d’autres villes mondiales dans leur propre pays, à savoir Madrid et Sao Paulo (selon le classement GCPI). On peut toutefois penser que Barcelone et Rio ont organisé les Jeux pour se repositionner à l’international vis-à-vis de leurs concurrentes nationales et régionales.

À propos de l'auteur

Jean-Loup Chappelet

Professeur émérite à l’Université de Lausanne, Institut des hautes études en administration publique (IDHEAP).

À propos de l'auteur

Alexandre Faure

Chercheur en études urbaines, Fondation France-Japon de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

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