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Villes olympiques, villes mondiales

En revanche, quatre villes souvent considérées comme mondiales ont été candidates à plusieurs reprises sans succès (Chicago, Madrid, Toronto et Istanbul). Istanbul est sans doute la ville qui a le plus candidaté sans succès jusqu’ici (pour 2000, 2004, 2008, 2012 et 2020), poussée par la volonté de puissance de la Turquie au début du XXIe siècle.

Il semblerait donc que le CIO choisisse de plus en plus souvent des villes mondiales pour organiser les Jeux olympiques. Cela répond bien sûr au développement considérable des Jeux depuis les années 1980 qui exige des infrastructures importantes propres à ces villes. Mais cette tendance est sans doute appelée à se renforcer dans les années à venir avec un certain affaiblissement de l’importance des États-nations et avec la nouvelle procédure mise en place par le CIO pour le choix des villes olympiques au-delà de 2028. Cette procédure repose en effet sur une nouvelle commission (baptisée « Commission des futurs hôtes olympiques ») qui est chargée de proposer à la commission exécutive du CIO — c’est-à-dire à son gouvernement — une ou plusieurs villes susceptibles d’accueillir les prochains Jeux d’été (9), ville(s) qui seront ensuite proposée(s) à l’ensemble des membres du CIO pour un vote final. (Une commission similaire a été mise en place pour les Jeux d’hiver décalés de deux ans par rapport aux Jeux d’été.) Cette procédure aboutira inévitablement à des choix stratégiques qui privilégieront des villes et des régions, voire une seule ville et sa région, qui possèdent déjà la plupart des installations nécessaires conformément à la recommandation 1.2 de l’Agenda 2020, la feuille de route stratégique du CIO adoptée en 2014 après l’élection de l’Allemand Thomas Bach à la présidence (10). Ces villes et régions bien équipées en installations sportives sont très souvent des villes mondiales ou qui désirent le devenir. Si elles montrent de plus une adhésion de leur population à ce projet, elles seront sûrement considérées, voire sollicitées par le CIO. Pour 2032 (année des prochains Jeux d’été à choisir), on parle de Brisbane et du Queensland (Australie), ainsi que de Francfort et de la Ruhr (Allemagne), de Djakarta ou de Séoul avec la Corée (du Nord et du Sud).

Pourquoi organiser les Jeux ?

Cette dernière remarque amène à réfléchir aux raisons qui poussent une ville à être candidate. À l’origine d’un tel projet, il y a toujours l’intérêt personnel d’un élu, d’un dirigeant sportif ou d’un promoteur (11). Ce sont typiquement les motivations que l’on retrouve derrière les villes olympiques de la première période (carte 1). Cet intérêt personnel est souvent rationalisé par ces individus en bienfaits qu’une organisation des Jeux apporterait à la ville en matière de développement sportif et d’infrastructures urbaines, y compris sportives. Parfois, l’argument du développement touristique est aussi évoqué. Ce sont des motivations qui sont exprimées par les villes olympiques de la deuxième période (carte 2), même si elles apparaissaient déjà en fin de première période, notamment à Los Angeles et à Berlin. Mais dès la fin de cette deuxième période (1948-1988), et encore plus lors de la troisième (carte 3), ce sont des considérations d’image de la ville et du pays hôte qui prédominent, dans un but pas forcément touristique, mais plutôt géopolitique. La création d’un récit urbain autour des Jeux est un enjeu majeur de la rude concurrence entre les grandes métropoles. Pour ces villes, il convient de tenir son rang au risque de perdre ce statut de ville mondiale, voire de décliner dans certains classements (12). Ce jeu des classements n’est pas l’apanage de la concurrence interurbaine, et est aussi perceptible dans le cadre de la promotion de l’image nationale comme étant une marque à part entière que classe, par exemple, le Nation Brand Index (13). Les villes mondiales n’ont en effet pas grand-chose à attendre d’un point de vue touristique, car elles sont déjà très (trop) visitées, bien que, dans le cas de Tokyo, l’accent ait été mis sur le tourisme (avant la pandémie). Inversement, les États, de plus en plus sollicités dans l’organisation des Jeux (pour les questions de sécurité, de diplomatie, de santé, etc.) utilisent leur ville globale comme un catalyseur captant les méga-évènements au profit des autres régions.

Ainsi, cette tradition de jeux itinérants se poursuit aujourd’hui, plus de 125 ans après la fondation du CIO. Le centenaire des Jeux modernes a été célébré à Atlanta (États-Unis) en 1996, mais Athènes — où les Jeux modernes avaient été rénovés pour la première fois en 1896 — a pu organiser ceux de 2004 et les placer sous le signe du « retour à la maison ». Depuis, ce sont surtout des villes mondiales qui ont accueilli les Jeux (Pékin en 2008, Londres en 2012, Tokyo en 2020, Paris en 2024, Los Angeles en 2028). Cette tendance se poursuivra-t-elle en 2032 ou est-ce l’accueil des Jeux qui conférera à une métropole le statut de ville mondiale ? Ce qui est sûr, c’est que les concepts de ville olympique et de ville mondiale resteront associés pendant encore de longues années.

En partenariat avec :

1. De l’Europe à l’Amérique du Nord : des Jeux Atlantiques (1896-1936)
2. Une mondialisation à l’américaine (1948-1992)
3. Des Jeux mondialisés (1996-2028)

Notes

(1) Jean-Loup Chappelet et Brenda Kübbler-Mabbot, The International Olympic Committee and the Olympic System : The Governance of World Sport, Londres, Routledge, 2008.

(2) Saskia Sassen, « La ville globale, éléments pour une lecture de Paris », Le Débat, Gallimard, no 80, 1994/3, p. 137-153.

(3) Pierre de Coubertin, Mémoires olympiques, 1931. Réédition du texte fac-similé dans la revue EP&S no 258, mars-avril 1996, p. 32.

(4) Barbara J. Keys, Globalizing Sports : National Rivalry and International Community in the 1930s, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2006.

(5) Siaska Sassen, The Global City : New York, London, Tokyo, Princeton, Princeton University, 1991 (1re éd., traduite en français en 1996 chez Descartes et Cie). La 5e édition paraît en 2018.

(6) Historiquement, si les Jeux n’ont pas été l’objet direct d’innovations dans ce domaine, ils sont associés à leurs tests : le chronométrage, la copie électronique par magnétoscope à Tokyo en 1964, la retransmission en direct, la télévision en couleur…

(7) Voir la page « Villes globales, villes mondiales », sur le site Géoconfluences (http://​geoconfluences​.ens​-lyon​.fr/​g​l​o​s​s​a​i​r​e​/​g​l​o​b​a​l​e​s​-​m​o​n​d​i​a​l​e​s​-​v​i​l​les).

(8Global City Power Index, 10th Anniversary Special Edition, Tokyo, The Mori Memorial Foundation (http://​mori​-​m​-foundation​.or​.jp/​p​d​f​/​G​P​C​I​2​0​1​7​_​e​n​.​pdf).

(9) CIO, Future Host Commissions : Terms of Reference, Lausanne, International Olympic Committee, Olympic Games Department, 2019.

(10) CIO, Agenda olympique 2020 : 20+20 recommandations, Lausanne, Comité international olympique (https://stillmed.olympic.org/media/Document%20Library/OlympicOrg/Documents/Olympic-Agenda-2020/Agenda-olympique-2020-20-20-Recommendations.pdf).

(11) Jean-Loup Chappelet, Jeux olympiques : Raviver la flamme, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2016.

(12) Robert Fossaert, « Les villes mondiales, villes du système mondial », Hérodote, no 101, 2001/2, p. 10-25. Peter J. Taylor, The Way the Modern World Works : World Hegemony to World Impasse, Londres, Wiley, 1996.

(13) Simon Anholt, Competitive identity : The New Brand Management for Nations, Cities and Regions, Basingstoke, Palgrave, 2007. Keith Dinnie, Nation Branding : Concepts, Issues, Practice, Londres, Routledge, 2016 (2e éd.).

Légende de la photo en première page : Vue aérienne du mythique stade Maracana, à Rio de Janeiro, au Brésil. Parmi les objectifs des Jeux de 2016 : propulser cette métropole de 10 millions d’habitants, éclipsée par la capitale économique Sao Paulo, au rang de ville mondiale. Si l’investissement a permis de concrétiser de nombreux aménagements de grande ampleur, comme le raccordement du quartier de la Barra au reste de la ville, ceux-ci ont enclenché un processus de gentrification qui, associé aux expropriations (visant notamment la destruction de certaines favelas), a repoussé les familles les plus pauvres à la périphérie. (© marchello74/Shutterstock)

Article paru dans la revue Diplomatie n°108, « La Russie en Afrique », Mars-Avril 2021.

À propos de l'auteur

Jean-Loup Chappelet

Professeur émérite à l’Université de Lausanne, Institut des hautes études en administration publique (IDHEAP).

À propos de l'auteur

Alexandre Faure

Chercheur en études urbaines, Fondation France-Japon de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

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