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Revenir au centre du monde. Réinvestir militairement l’aire indopacifique

Dans le domaine spatial, la région a un rôle à jouer. Ce domaine est devenu un potentiel milieu de confrontation et il est désormais nécessaire d’assurer une surveillance de l’espace la plus exhaustive possible en toute autonomie. La stratégie spatiale de défense de 2019 (14) rappelle que la maîtrise de la fonction « connaissance de la situation spatiale » (Space situation awarness, SSA) est un prérequis pour l’exploitation du milieu spatial. Cela passe par le déploiement de moyens de veille spatiale radar et optiques complémentaires de ceux présents en métropole, les îles de l’hémisphère sud constituant une localisation pertinente pour ces équipements afin de combler une partie des lacunes de détection qui aujourd’hui pénalisent notre autonomie d’appréciation spatiale.

Conclusion

Ces différentes propositions de réinvestissement militaire de la région pourraient trouver leur synthèse dans la mise en place d’un exercice interarmées majeur bisannuel qui validerait l’interopérabilité des forces déployées, leur cohérence interarmées et les structures C2 associées. À une autre époque, l’amiral Castex s’en faisait déjà l’avocat (15) : on ne doit pas oublier que le territoire métropolitain seul ne constitue pas la France. Il nous paraît utile de rappeler que les DROM-COM sont des atouts stratégiques. Une présence renforcée ne vise pas qu’à la défense des territoires, elle doit aussi contribuer à un meilleur engagement avec les forces armées locales, qu’il s’agisse de pays aux moyens importants ou aux capacités limitées.

En outre, un durcissement des moyens militaires français afin de protéger ces atouts et de continuer à être proche des enjeux majeurs des relations internationales n’a pas de sens s’il est la seule action envisagée. Les dispositions recommandées n’ont ainsi d’intérêt que si elles s’inscrivent dans une stratégie générale de renforcement de la posture française. Aujourd’hui, celle endossée par le ministère des Armées est complémentaire du Livre blanc de la politique française en Indopacifique publié en octobre 2018 (16). Cette dynamique positive de cohérence interministérielle doit se traduire dans les prochaines années par des choix de plus en plus coordonnés de partenariats stratégiques militaires, économiques et culturels.

Au niveau européen, seuls l’Allemagne (17) et les Pays-Bas (18) ont développé une stratégie indopacifique, éditée pour la première fois fin 2020. Le mouvement est encore faible, mais le conseil de l’Union européenne a rendu en avril 2021 ses conclusions sur une stratégie dans la région indopacifique : « L’UE continuera à développer les partenariats et à renforcer les synergies avec des partenaires partageant les mêmes valeurs et les organisations concernées dans le domaine de la sécurité et de la défense. (19) » Un consensus européen est donc bien en train de se dessiner sur la nécessité d’investir cette région clé où la France joue un rôle moteur. Il en va de même pour les Britanniques qui, s’ils ne développent pas une stratégie spécifique, y consacrent une large attention dans leur revue stratégique Global Britain de 2021, en s’appuyant notamment sur l’atout que représente le réseau du Commonwealth.

Enfin, au-delà des partenaires européens, la France doit accentuer la conclusion de partenariats et d’alliances bilatérales et multilatérales, renforcées notamment avec les membres de l’ASEAN (20). Seules de telles stratégies permettront à la fois de disposer des appuis essentiels dans la zone et de limiter le coût financier de la bascule d’effort proposée et d’en assurer la soutenabilité. La densification de la présence française et la toile des partenariats à tisser doivent permettre dans la durée de connaître la zone et d’y peser, en étant en mesure d’assurer une montée en puissance rapide en cas de conflit de haute intensité.

La France est une nation de l’Indopacifique garante des valeurs et de la primauté du droit international et doit disposer sur place des moyens de ses ambitions. 

* Les propos n’engagent que leurs auteurs.

Notes

(1) CNUCED, Étude sur les transports maritimes 2019.

(2) « […] China is a negotiating partner, an economic competitor and a systemic rival » : Ursula von der Leyen, « State of the Union Address 2020 », 16 septembre 2020, p. 15.

(3) Actualisation stratégique 2021, janvier 2021, p. 35. DROM-COM : Département, région d’outre-mer, Collectivité d’outre-mer.

(4) SIPRI Yearbook 2020, communiqué de presse du 21 mars 2021.

(5) Nous ne traitons pas des postes de coopérants ou d’attachés de défense qui contribuent également à l’influence française.

(6) La réserve opérationnelle de disponibilité regroupe tous les ex-­militaires d’active soumis à une obligation de disponibilité pendant les cinq années suivant leur départ des forces armées. Cette réserve opérationnelle est une réserve de deuxième niveau en mesure d’être engagée en complément de la réserve opérationnelle de premier niveau, en cas de mise en œuvre du dispositif de réserve de sécurité nationale (article L2171‑1 du Code de la défense).

(7) « Des blindés au RIMAP », Radio Rythme Bleu, 3 mars 2020 (https://​rrb​.nc/​a​r​t​i​c​l​e​/​i​n​f​o​-​r​r​b​-​d​e​s​-​b​l​i​n​d​e​s​-​a​u​-​r​i​map).

(8) De tels déploiements peuvent s’envisager avec des bâtiments à double équipage et en s’appuyant sur les capacités de maintien en condition opérationnelle disponibles dans la zone.

(9) Le soutien pourrait faire l’objet d’un contrat d’affrètement.

(10) Skyros « vise à démontrer la capacité de l’AAE à se déployer vite et loin grâce à des moyens aériens de dernière génération et complémentaires » et a compris deux A400M, un A330 Phénix (MRTT), quatre Rafale et 170 aviateurs.

(11) Projection d’un dispositif aérien d’envergure en Asie du Sud-Est : un A310, un A400, un C135FR, trois Rafale et 120 aviateurs.

(12) Ministère des Armées, Stratégie de défense française en Indopacifique, juin 2020.

(13) Pierre Grasser, « La crise Covid, le transport stratégique et ses perspectives européennes », Note de la FRS no 02/2021, 21 janvier 2021

(14) Ministère des Armées, Stratégie spatiale de défense, juillet 2019.

(15) Raoul Castex, Mélanges stratégiques, Académie de Marine, 1976.

(16) Livre blanc Stratégie française en Asie-Océanie en 2030 : vers un espace asiatique indopacifique, octobre 2018.

(17) Gouvernement fédéral allemand, Policy guidelines for the Indo-Pacific : Germany – Europe – Asia. Shaping the 21st Century Together, 1er septembre 2020.

(18Indo-Pacific : Guidelines for strengthening Dutch and EU cooperation with partners in Asia, 13 novembre 2020.

(19) Conseil de l’UE, « Conclusions du Conseil sur une stratégie de l’UE pour la coopération dans la région indo-pacifique », 16 avril 2021.

(20) À ce titre, le renforcement de la coopération observé actuellement avec les États-Unis, l’Australie, l’Inde et le Japon est assurément une voie à poursuivre.

Légende de la photo en première page : Si un SNA est en surface, c’est souvent pour une bonne raison. En l’occurrence, cette rare apparition de l’Émeraude, en décembre 2020, est la démonstration de l’intérêt français pour le Pacifique. (© US Navy)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°79, « Numéro spécial Les armées françaises, nouveaux horizons, nouvelles ambitions  », Août-Septembre 2021.

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