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L’Iran au cœur du jeu caucasien

Depuis l’accession à l’indépendance des anciennes républiques soviétiques du Caucase, l’Iran a poursuivi dans cette région pivot du système eurasiatique une politique pragmatique, discrète et remarquablement pérenne.

Affichant une position officielle de neutralité vis-à-vis de la question du Nagorny-Karabagh et se présentant comme un médiateur naturel capable d’arbitrer le différend azéro-arménien, les dirigeants iraniens ont, jusqu’ici, été avant tout soucieux de préserver la stabilité de la Transcaucasie et de limiter l’influence des acteurs extrarégionaux en tenant compte des contraintes imposées et des opportunités fournies par la balance de pouvoir aux niveaux régional et international. À bien des égards, l’analyse de cette équation complexe offre un prisme pour comprendre les ressorts de la politique caucasienne de Téhéran et la place qu’elle occupe dans sa stratégie internationale.

Une position officielle d’équilibre et de neutralité

Attachée à préserver le statu quo régional et l’équilibre de pouvoir entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la politique transcaucasienne de l’Iran repose sur les principes d’inviolabilité des frontières établies, de respect de la souveraineté des États de la zone et de non-ingérence des acteurs externes. Très largement dénuée de considérations idéologiques, cette politique vise à promouvoir les intérêts de l’Iran dans une région jugée stratégique, notamment en raison de sa position charnière pour le développement des relations avec l’Europe (1). De Rafsandjani à Rouhani en passant par Khatami, les dirigeants iraniens ont tous réitéré la volonté iranienne de contribuer à la sécurité et à la prospérité régionale en favorisant une intégration économique affranchie de l’influence occidentale au sein d’organismes comme l’Organisation de coopération économique (ECO). Prenant acte de l’enclavement des deux républiques caucasiennes, les responsables de la République islamique ont notamment fait valoir que l’Iran possédait le plus long littoral sur le golfe Persique et le golfe d’Oman tout en étant idéalement situé sur la nouvelle route de la soie développée par la Chine.

Dès la première guerre du Caucase (1988-1994), l’Iran s’est présenté comme le seul acteur suffisamment « impartial » pour arbitrer le différend azéro-arménien. Bien qu’elle ait produit des résultats limités et que sa neutralité ait été parfois remise en cause, la médiation iranienne a été reconnue par les deux protagonistes et saluée par l’ONU et la communauté internationale (2). Œuvrant en parallèle de l’OSCE et du groupe de Minsk, la République islamique s’est appuyée sur deux principes directeurs : 1o la cessation des hostilités au Nagorny-Karabagh et 2o la non-intervention des puissances extrarégionales (occidentales) dans le règlement du conflit. Au cours de la guerre de 45 jours de l’automne 2020, bien qu’elle ait à nouveau offert ses bons offices pour régler pacifiquement la crise, la République islamique a dû se contenter de jouer un rôle marginal et d’accepter la solution turco-russe comme un fait accompli. De plus, le récent conflit a mis à mal la posture de stricte neutralité de l’Iran en faisant apparaître de forts clivages entre les pro-Bakou et les anti-Bakou au sein de l’appareil politique iranien (3).

Iran-Azerbaïdjan : une relation ancienne et complexe

Peuplé à 80 % de chiites et partie intégrante de l’ancien Empire perse, l’Azerbaïdjan partage de fortes affinités ethnoculturelles avec l’Iran dont un quart de la population appartient à la minorité azérie. Après 70 ans de domination soviétique et d’athéisme d’État, c’est d’abord vers Téhéran que Bakou s’est tourné pour raviver ses racines et son identité confessionnelle. Au moment des indépendances, le régime islamique a fondé de grands espoirs dans la jeune République d’Azerbaïdjan, y voyant un terreau fertile pour l’expansion de son influence régionale (4). L’ancienne république soviétique a cependant vite douché les espoirs iraniens en rejetant les principes théocratiques du velayat-e faghih [gouvernement du docte], en considérant avec suspicion la politique prosélyte du régime islamique, en adoptant une Constitution séculaire et en se tournant vers un modèle résolument néokémaliste et pro-occidental.

Non seulement le lien irano-azéri s’est avéré être une source de « soft power » difficile à exploiter, mais il s’est vite présenté comme une épée à double tranchant. Chaque nouvelle crise au Nagorny-Karabagh (1993, 2006, 2016, 2020) a été l’occasion d’intenses fraternisations inter-azéries faisant planer un risque sur l’intégrité territoriale de l’Iran. À la menace transfrontalière s’ajoutent les relations diplomatiques hostiles qu’entretiennent Téhéran et Bakou. Leader panturque et irrédentiste, le président Abülfaz Elçibey (1992-1993) n’a pas hésité à appeler les Azéris iraniens à s’affranchir du joug iranien (5). Si ses successeurs, Heydar et Ilham Aliyev, se sont efforcés de normaliser les relations bilatérales, celles-ci demeurent marquées par l’alignement croissant de Bakou sur Washington et Ankara et par l’intense compétition irano-azerbaïdjanaise dans le domaine des hydrocarbures.

La méfiance de Téhéran à l’égard de Bakou est montée d’un cran au cours de l’automne 2021 à l’occasion d’exercices militaires menés conjointement par l’Azerbaïdjan et la Turquie dans la mer Caspienne. Condamnant ces exercices, le ministère iranien des Affaires étrangères a jugé qu’ils violaient les conventions internationales interdisant la présence militaire de pays autres que les cinq États riverains du bassin caspien. En réponse, l’Iran a massé des troupes à la frontière azéro-iranienne, suscitant de vives critiques de la part de l’Azerbaïdjan et du président Aliyev. Pour de nombreux observateurs, les tensions n’ont jamais été aussi vives entre les deux pays au cours des trente dernières années.

La Transcaucasie : échiquier international
L’Iran et la triade États-Unis – Turquie-Israël

Outre les facteurs internes et les paramètres bilatéraux qui la conditionnent, la politique résolument « pragmatique et prudente » de l’Iran à l’égard de la Transcaucasie est très largement tributaire du grand jeu d’influence qui, sur l’échiquier régional, oppose les alliés russes et arméniens de Téhéran à ceux de Washington.

Considérant l’Azerbaïdjan comme un pivot stratégique permettant d’endiguer à la fois la Russie et son allié iranien (6), Washington entretient avec Bakou une relation privilégiée qui contribue à antagoniser les relations irano-azerbaïdjanaises. Depuis 2001, l’Azerbaïdjan n’a cessé d’accroître sa coopération militaire avec les États-Unis — en participant notamment à la guerre contre le terrorisme en Afghanistan et en Irak (7) et en apportant son soutien au régime de sanctions imposées contre le régime iranien dans le cadre de la stratégie de « pression maximale » de l’administration Trump (8). Pour toutes ces raisons, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, est régulièrement décrit dans la presse iranienne comme la « marionnette du grand Satan ».

La politique « tout-sauf-l’Iran » des États-Unis (9) et son interventionnisme accru dans le Caucase du Sud se sont également traduits par une radicalisation de la relation irano-turque jusque-là limitée à une simple rivalité culturelle (10). La guerre de 2020 a été l’occasion de franchir une nouvelle étape puisqu’elle s’est accompagnée, pour la première fois, d’une « militarisation » de la politique régionale turque (11) : les observateurs s’accordent en effet pour dire que c’est en facilitant la participation de mercenaires et en fournissant un support aérien que la Turquie a permis de faire « pencher la balance en faveur de Bakou » (12). Les liens diplomatiques d’Ankara et le renforcement de la position turque dans la région ne manquent pas de raviver, du côté iranien, le souvenir de l’ancienne opposition entre les empires perse et ottoman (13).

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