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L’Iran au cœur du jeu caucasien

Autre fer de lance de la politique américaine au Caucase et élément clé de la « stratégie périphérique » de l’État hébreu (14), un paramètre moins connu de l’équation est l’intense coopération stratégique qu’entretiennent Israël et l’Azerbaïdjan dans des domaines tels que le renseignement, les ventes d’armes et les échanges économiques (40 % de la consommation israélienne de pétrole provient du Caucase). Au cours des affrontements de 2020, l’Azerbaïdjan a largement utilisé des drones israéliens et des engins « kamikazes » pour percer les lignes de défense de l’Arménie et neutraliser ses chars, son artillerie et ses centres de commandement et de contrôle (15). En octobre 2021, les analystes n’ont pas manqué de noter que, sur fond de tensions croissantes entre Téhéran et Bakou, Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, a mis en garde les voisins caucasiens de l’Iran contre « l’influence étrangère » dans un tweet publié en persan, en anglais… et en hébreu. Au même moment et dans la même veine, l’armée iranienne a choisi d’appeler « Conquérants de Khaybar » les manœuvres organisées à la frontière avec l’Azerbaïdjan, du nom d’une bataille qui, en 628 de notre ère, avait mis aux prises les troupes musulmanes de Mahomet à celles des Hébreux : une menace à peine voilée à Israël.

De manière générale, l’aide stratégique apportée par les alliés de Washington à l’Azerbaïdjan alimente le sentiment d’encerclement iranien et fait craindre à Téhéran que le Caucase ne serve de base arrière à des activités de déstabilisation de la République islamique.

L’axe Téhéran-Erevan-Moscou : exemple de realpolitik

Quitte à assujettir ses intérêts à ceux de Moscou, Téhéran voit dans la Russie le moyen le plus efficace de compenser ses propres faiblesses et de contenir l’influence de ses adversaires régionaux (Turquie, Israël) et extrarégionaux (États-Unis, OTAN). La protection de leur « étranger proche » caucasien constitue à bien des égards le socle du partenariat stratégique entre l’Iran et la Russie entériné, dès 1995, par la signature d’un Traité d’amitié et de coopération mutuelle et renforcé, en 2001, par la déclaration de la Caspienne condamnant toute forme d’ingérence extrarégionale. À bien des égards, l’adhésion inconditionnelle du gouvernement Rouhani au cessez-le-feu négocié par le Kremlin au terme de la guerre de 45 jours au Nagorny-Karabagh et les prises de position prorusses adoptées par les médias et des milieux proches du Corps des gardiens de la révolution tout au long de l’automne 2020 sont venues couronner et raffermir la collaboration entre l’Iran et la Russie en Transcaucasie (16). Compte tenu des inquiétudes concernant les « activités anti-iraniennes » sur son flanc nord, le lien qui unit Téhéran à Moscou représente, aux yeux des dirigeants iraniens, une sorte d’assurance-vie pour le régime islamique (17).

L’alliance de raison entre la République islamique et l’Arménie chrétienne découle en droite ligne du lien russo-iranien et vient compléter l’axe Téhéran-Erevan-Moscou. Sur le plan bilatéral, Téhéran et Erevan œuvrent de concert pour préserver le statu quo régional et endiguer l’influence turco-azérie. Pour l’Arménie enclavée, l’aide de son voisin du sud est un moyen de briser son isolement diplomatique. Pour l’Iran, la collaboration avec ce pays membre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) est un moyen d’institutionnaliser son statut dans le réseau politico-militaire dirigé par Moscou (18). Tirant profit du soutien logistique apporté aux forces arméniennes et aux habitants du Karabagh pour contourner le blocus turco-azerbaïdjanais, l’Iran s’est imposé comme l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Arménie (19). La protection du lien routier qui relie l’Iran à l’Arménie est d’ailleurs au cœur des tensions de l’automne 2021 entre Téhéran et Bakou. Le résultat est un ménage à trois qui, à l’instar du récent partenariat signé avec Pékin et de l’intégration au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai, représente l’un des piliers majeurs de la politique extérieure iranienne.

Bien que la République islamique ait parfois tenté de légitimer ses actions et prises de position en mettant l’emphase sur la dimension idéologique, identitaire et religieuse de sa stratégie internationale, sa politique transcaucasienne est demeurée, tout au long de la période, gouvernée par une logique éminemment réaliste. Conscient de ses faiblesses et de ses limites, l’Iran a su s’appuyer sur l’Arménie et, surtout, sur la Russie pour compenser ses nombreuses carences dans les domaines traditionnels de la puissance et pour contrebalancer l’influence de ses rivaux américain, turc et israélien. Obéissant aux principes fondamentaux de la realpolitik et visant à préserver l’intégrité territoriale, la souveraineté politique et l’influence régionale de l’Iran, la stratégie poursuivie jusqu’ici par Téhéran à l’égard du Caucase du Sud est, pour toutes ces raisons, emblématique de la logique sous-jacente qui guide le reste de sa politique étrangère.

Notes

(1) Abbas Maleki, « Ravabet-e Iran va Djomhourih-ye Asiay-e Markazi », Motaleaat Asiaye Markazi va Ghafghaz, vol. 1, no 1, été 1992, p. 5-10 ; Amir Mohammad Haji-Yousefi, « Foreign Policy of the Islamic Republic of Iran in Light of Regional Developments (1991-2001) », Tehran, Institute for Political and International Studies, 2008 ; Hamidreza Azizi et Hamidreza Hamidfar, « Continuity and Change in Iran’s Approach toward the Nagorno-Karabakh Crisis (1997-2018) », Geopolitics Quarterly, vol. 16, no 60, hiver 2021, p. 165-189.

(2) Ceyhun Mahmudlu et Shamkhal Abilov, « The peace-making process in the Nagorno-Karabakh conflict : why did Iran fail in its mediation effort ? » Journal of Contemporary Central and Eastern Europe, vol. 26, no 1, 2018, p. 33-49.

(3) Arvin Khoshnood et Ardavan Khoshnood, « Iran’s Quandary on Nagorno-Karabakh », Middle East Quarterly, vol. 28, no 2, printemps 2021.

(4) Ansgar Jödicke, « Shia groups and Iranian religious influence in Azerbaijan : The Impact of Trans-boundary Religious Ties on National Religious Policy », Eurasian Geography and Economics, vol. 58, no 5, 2017, p. 533-556.

(5) Mansor Salehi et Bahram Navazeni, « Investigating the Role of Azerbaijan Republic in Ethnic Challenges in Iran’s Azarbaijan », National Studies, vol. 21, no 4, hiver 2021, p. 101-118.

(6) Zbignew Brzezinski, The Grand Chessboard, New York, Basic Books, 1997, p. 40-51 et suiv.

(7) « Relations with Azerbaijan », North Atlantic Treaty Organization, Bruxelles, 21 octobre 2020.

(8) TURAN Information Agency (Bakou), 3 novembre 2018 ; Azer News (Bakou), 3 août 2020.

(9) Hamidreza Azizi et Hamidreza Hamidfar, op. cit., p. 171.

(10) Vladimir Karyakin, « Pan-Turkism : Civilizational Project of Modern Turkey », Central Asia and the Caucasus, vol. 21, no 3, 2020, p. 31-36.

(11) Mumim Ahmad Khan, « The Conflict of Azerbaijan and Armenia with Special Reference to Nagorno Karabakh : An Overview », Shodh Sarita, vol. 8, no 29, janvier-mars 2021, p. 146-151.

(12) Arvin Khoshnood et Ardavan Khoshnood, op. cit.

(13) Michael Rubin, « The Problem with the Nagorno-Karabakh Ceasefire Agreement », The National Interest, 10 novembre 2020 (https://​nationalinterest​.org/​f​e​a​t​u​r​e​/​p​r​o​b​l​e​m​-​n​a​g​o​r​n​o​-​k​a​r​a​b​a​k​h​-​c​e​a​s​e​f​i​r​e​-​a​g​r​e​e​m​e​n​t​-​1​7​2​313).

(14) Ronen A. Cohen et Tzvi Lev, « Azerbaijan’s state building power as a reflection of Israel – Iran hostility », British Journal of Middle Eastern Studies, 11 janvier 2021 (https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​8​0​/​1​3​5​3​0​1​9​4​.​2​0​2​1​.​1​9​3​7​516).

(15) Robyn Dixon, « Azerbaijan’s drones owned the battlefield in Nagorno-Karabakh — and showed future of warfare », The Washington Post, 11 novembre 2020 (https://​www​.washingtonpost​.com/​w​o​r​l​d​/​e​u​r​o​p​e​/​n​a​g​o​r​n​o​-​k​a​r​a​b​k​a​h​-​d​r​o​n​e​s​-​a​z​e​r​b​a​i​j​a​n​-​a​r​e​m​e​n​i​a​/​2​0​2​0​/​1​1​/​1​1​/​4​4​1​b​c​b​d​2​-​1​9​3​d​-​1​1​e​b​-​8​b​d​a​-​8​1​4​c​a​5​6​e​1​3​8​b​_​s​t​o​r​y​.​h​tml).

(16) Arvin Khoshnood et Ardavan Khoshnood, « The Armenian-Azerbaijani Conflict and Its Implications for Iran », Begin-Sadat Center for Strategic Studies, Perspectives Paper no 1778, 16 octobre 2020, p. 5.

(17) Oxford Analytica, « Outflanked Iran will follow Russia’s lead on Karabakh », Expert Briefings, novembre 2020 (https://​doi​.org/​1​0​.​1​1​0​8​/​O​X​A​N​-​D​B​2​5​7​745).

(18) Arvin Khoshnood et Ardavan Khoshnood, op. cit.

(19) « Trade between Iran, Armenia can reach $1b annually : Minister », Iran News Gazette, 26 janvier 2021 (https://​irannewsgazette​.com/​t​r​a​d​e​-​b​e​t​w​e​e​n​-​i​r​a​n​-​a​r​m​e​n​i​a​-​c​a​n​-​r​e​a​c​h​-​1​b​-​a​n​n​u​a​l​l​y​-​m​i​n​i​s​t​er/).

Légende de la photo en première page : Tabriz, capitale de la province de l’Azerbaïdjan oriental, au nord-ouest de l’Iran. Première minorité ethnique d’Iran, les Azéris représenteraient entre 16 et 25 % de la population iranienne selon les estimations. Si les tensions entre l’Iran et l’Azerbaïdjan se confinent encore essentiellement à une guerre de mots et une démonstration de force, une escalade de tensions entre Téhéran et Bakou pourrait avoir des conséquences désastreuses. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Diplomatie n°112, « Caucase : un territoire stratégique au carrefour des empires », Novembre-Décembre 2021.

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