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Haïti : un trou noir dans la Caraïbe

Alors que plus de 75 % de la population vivent avec moins de deux dollars par jour, les Haïtiens connaissent des conditions de vie qui ne cessent de se dégrader au fur et à mesure que les ressources disponibles s’épuisent. Trente-cinq ans après la fin de la dictature en 1986, le pays, qui traverse une crise multiforme (écologique, économique, politique et sociale), n’a toujours pas su trouver la stabilité politique nécessaire à son développement.

Dans la région caribéenne, Haïti se distingue de toutes les autres nations par une indépendance précoce qui oblige à s’interroger sur l’existence d’un lien organique entre cette aspiration viscérale à la liberté et le déclin de l’économie. La récurrence des catastrophes naturelles liées aux séismes et aux intempéries hydroclimatiques ajoute aux effets déjà dévastateurs d’un déboisement chronique.

Près de quarante ans après la fin de la dictature et quatre ans après la fin de la mission de l’ONU, en 2017, la situation est pire qu’avant. La succession de régimes dictatoriaux et brutaux a achevé de mettre sous le boisseau les espoirs de démocratisation de la vie politique. Le désenchantement de la population semble si grand qu’elle se presse par dizaines de milliers aux frontières des autres nations, en quête d’un asile.

Comment en est-on arrivé là ? Quelle est la clé d’intelligence de ce trou noir qui menace d’engloutir l’État de droit ? Le propos a pour but de mettre en évidence le scénario qui a conduit de la transition manquée vers la démocratie, sur le plan institutionnel, à l’échec de la reconstruction postcatastrophe, manquée par une élite corrompue, et enfin à la déconstruction systématique des rouages de l’État par des forces mafieuses. Trois séquences clés, génératrices de l’instabilité systémique qui affecte Haïti.

Une démocratisation manquée

Le propre de la dictature, c’est d’avoir fait de la politique une affaire privée où la volonté d’un seul homme vaut loi. De 1957 à 1986, soit pendant près de 30 ans, François et Jean-Claude Duvalier ont régné grâce à la terreur des Tontons Macoutes sur un pays exsangue, vidé de ses élites par une politique d’exil systématique des opposants. À partir du début des années 1990, la répression militaire dans les campagnes provoque une fuite massive de boat people vers la Floride et une intensification de l’exode vers les villes. La capitale voit sa population doubler en une génération, passant d’à peine un million en 1986 à plus de deux millions en 2003. Faute d’une analyse approfondie des causes de la dérive qui avait conduit à l’installation de la dictature, et faute d’une justice indépendante capable de redresser les torts dus à l’ancien régime, le pays n’a pas soldé le compte de ces années terribles. En profilant un système dans lequel le pouvoir exécutif était amoindri au profit du pouvoir législatif, la Constitution de 1987 a affaibli l’ensemble du système sans donner au législatif les moyens de dominer pleinement dans les prises de décisions. La séparation des trois pouvoirs se résume de fait à une dyarchie dans laquelle le président de la République nomme le Premier ministre, qui a besoin, pour entrer en exercice, de l’approbation préalable de son programme par les deux assemblées. Dans ce système, il suffit d’une motion de censure pour faire tomber un gouvernement. Les coups d’État militaires successifs empêchent les institutions de se mettre en place dans la paix et la sérénité. De 1987 à 1990, les casernes bruissent du claquement des armes et les généraux se succèdent au pouvoir dans un constant effort pour rétablir la terreur comme mode de gouvernement. Lors des élections de 1990, le père Jean-Bertrand Aristide est élu dès le premier tour avec plus de 70 % des voix. Cette victoire sonne comme un nouveau départ, tant le prêtre a réussi à réconcilier le peuple avec le pouvoir et à redorer le blason d’Haïti. Il semble avoir réussi l’accord si difficile à trouver entre les élites intellectuelles et la bourgeoisie progressiste, capables de favoriser la réconciliation recherchée entre Noirs et Mulâtres, riches et pauvres, villes et campagnes. Mais l’orientation sociale du nouveau président n’est pas du goût de l’ancienne oligarchie, qui n’a renoncé ni à ses privilèges ni à ses monopoles. L’armée sort encore une fois de sa mission historique de gardienne des institutions. En septembre 1991, le général Raoul Cédras, très probablement avec la bénédiction de la CIA, oblige le président Aristide à l’exil, provoquant un soulèvement spontané de la population. De 1991 à 1995, Cédras se maintient au pouvoir en réprimant avec férocité les mouvements favorables à l’ancien président. Il faudra l’intervention militaire des États-Unis, en 1994, pour ramener le président Aristide au pouvoir et rétablir la démocratie. À son retour, aidé par les Américains à se remettre en selle, il change radicalement de discours pour se transformer en un leader populiste, de sorte qu’en 1995, lors du renouvellement du mandat, le président refuse de céder son siège. Il s’en va finalement, sous la pression du mentor américain.De 1996 à 2001, l’ancien président, dans l’ambition déclarée de retrouver sa place, désigne comme dauphin le fidèle René Préval qui fut son Premier ministre en 1991. Assuré de revenir au pouvoir avec le soutien de la rue, Aristide finit par faire de l’ombre à son successeur. L’ancien prêtre réussit son retour au pouvoir, mais sans inspiration et sans programme. Avec un taux de participation inférieur à 30 %, les élections de 2001 sont le signe d’un désenchantement durable de la société. La corruption, la violence des gangs et les doutes sur la probité du Président ternissent le second mandat d’Aristide. Son discrédit atteint son comble lorsque le régime s’abouche avec les barons du trafic de drogue. Devenus les principaux financiers du régime, au début des années 2000, on considère que 25 % de la drogue circulant dans la région transite par Haïti.

Il faudra une nouvelle intervention étrangère, en 2004, pour s’interposer entre les partisans du président Aristide et les rebelles de l’armée dissoute qui menaçaient d’assiéger la capitale. Prenant le relais des Français, des Américains et des Canadiens, une force internationale d’intervention destinée à la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) est mise en place. Composée de 9000 hommes, cette force occupa le terrain de 2004 à 2017. Pendant les mandats de Michel Martelly et de Jovenel Moïse, soit de 2010 à 2017, le pays vit sous la tutelle des forces étrangères. Quatre années après la fin de sa mission, force est de reconnaître que tout reste à faire.

Une reconstruction manquée

Le 12 janvier 2010, la capitale haïtienne subit un séisme de magnitude 7,4 qui dévaste le centre-ville. On dénombre plus de 200 000 morts, un million et demi de déplacés et un million de blessés. Les dégâts sont évalués à 10 milliards de dollars. Dans le même temps, plus de 600 000 personnes fuient la capitale, obligées de trouver un refuge ailleurs. Dans les mois qui suivent la catastrophe, Haïti reçoit une aide multiforme qui afflue sous forme de dons d’argent, de matériel de secours et surtout de personnel. Le président Préval évalue à 14 milliards la somme nécessaire à la reconstruction. Généreuse, la communauté internationale offre plus de la moitié de cette somme sous forme de dons concrets et de promesses échelonnées sur 10 ans.

Dans toute opération d’intervention postcatastrophe, on distingue au moins trois phases : une phase d’urgence, une phase de stabilisation et une phase de reconstruction. En Haïti, le passage de la phase une à la phase deux est chaque fois remis à plus tard par le surgissement de nouvelles crises. Chacune de ces catastrophes sera l’occasion de constater la démission de l’État et son incapacité à répondre aux attentes de la population. La phase trois paraît inaccessible à ce jour, tant les délais entre déplacement des décombres et reconstruction sont grands.

En 2010, la conjoncture est peu propice à une reconstruction ambitieuse. Le président Préval est dans la dernière année de son mandat et la continuité souhaitée dans le cadre de la passation du pouvoir à un dauphin sera déjouée par les manœuvres de chancelleries, conduisant à l’élection de Michel Martelly. Dans l’intervalle, la réalité du pouvoir glisse peu à peu des mains du président, sur le départ, à celles de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH). Après une décennie d’instabilité politique et de catastrophes naturelles en tous genres, le moment semble arrivé pour doter Haïti des compétences et des capitaux qui lui ont longtemps fait défaut dans la longue marche vers le développement. Avec à sa tête le Premier ministre haïtien et l’ex-président américain Bill Clinton, le CIRH a en mains toutes les cartes pour réussir : la carte de la légitimité institutionnelle avec le Premier ministre, celle de la légitimité internationale avec Bill Clinton et celle de l’assurance financière avec les principaux bailleurs comme la France, les États-Unis, le Canada, le Brésil, le Vénézuéla, etc.

À propos de l'auteur

Jean-Marie Théodat

Maître de conférences à l’Université Panthéon-Sorbonne et membre de l’unité mixte de recherche PRODIG (Pôle de recherche pour l’organisation et la diffusion de l’information géographique).

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