Extension du déni d’accès à tous les domaines et champs de conflictualité
Enfin, la question du déni d’accès ne se résume pas aux domaines classiques de la conflictualité. Les postures A2/AD reposent également sur des moyens de guerre cyberélectronique, qui résultent de l’intégration des fonctions cyberoffensives et de guerre électronique pour entraver la capacité de l’adversaire, voire paralyser son action. Ces systèmes sont particulièrement maîtrisés par les armées russe et chinoise. Par exemple, la Russie a créé un commandement fonctionnel spécifique dès 2008, et, après l’avoir fait au Donbass contre l’Ukraine, utilise actuellement en Syrie des systèmes au sol de brouillage du signal de positionnement qui entravent l’action des forces occidentales.
Le champ informationnel n’est pas en reste : la compétition permanente entre puissances peut pousser l’une d’entre elles à exploiter à son bénéfice une erreur de frappe ou un dommage collatéral sur un autre théâtre, voire à manipuler une information à des fins de subversion afin de jeter le discrédit sur son compétiteur, et le contraindre à s’auto-inhiber par peur du risque réputationnel.
Après la Chine (huit essais entre 2007 et 2015) et l’Inde (un essai en 2019), la destruction volontaire de l’un de leurs satellites (Tselina‑D) par les Russes le 16 octobre 2021 nous rappelle enfin que le milieu spatial sera l’un des premiers concernés en cas de confrontation entre grandes puissances, afin d’aveugler l’adversaire, et donc lui dénier sa liberté d’action.
L’érosion accélérée de l’avantage occidental en matière d’aviation de combat
Au-delà de la question du déni d’accès, le deuxième grand défi concerne l’érosion accélérée de l’avantage occidental en matière d’aviation de combat. Celle-ci résulte d’un mouvement de ciseau : d’une part, la réduction constante des parcs en Europe (en proie à un dilemme quantité versus qualité) et, d’autre part, le réarmement de nos adversaires.
La réduction constante des parcs en Europe
Affectée par la réduction significative et continue des budgets de défense depuis la fin de la guerre froide jusqu’en 2014, la puissance aérienne des pays de l’OTAN s’est considérablement amenuisée. Le nombre d’avions de chasse est ainsi passé d’environ 6 000 appareils pour les Européens et 7 000 pour les Américains au début des années 1990 à moins de 1 800 et de 3 500 respectivement en 2020. En vingt ans, les États-Unis ont ainsi réduit de presque un quart leur flotte d’avions de combat (− 24 %), les Européens de plus de la moitié (− 59 %) et la France de plus d’un tiers (− 37 %).
Cette tendance de fond est d’autant plus problématique dans la perspective du retour des conflits de haute intensité, et de l’une de ses implications : le retour de l’attrition au combat. Absorber le premier choc avec les forces de l’ennemi, et tenir un engagement dans la durée, nécessitera de résoudre le dilemme quantité versus qualité, qui doit s’exprimer en nombre d’« avions bons de guerre » (avec tous leurs équipements et munitions).
Le réarmement quantitatif et qualitatif de nos adversaires
Parallèlement, nos compétiteurs rajeunissent et modernisent leurs flottes de combat, tout en conservant un volume important. Ainsi, la Chine et la Russie ont respectivement les deuxième et troisième armées de l’air au monde, avec une partie de leur flotte bénéficiant des mêmes capacités que les aéronefs américains les plus avancés. La Chine aligne un peu moins de 1 700 avions de combat, dont environ 700 sont modernes (J‑10 B/C, J‑11, J‑16, J‑20). Ces aéronefs disposent par exemple de radars AESA supérieurs à ceux mis en œuvre par les Russes et de missiles air-air à très longue portée comme le PL‑15 (aux performances proches de celles du Meteor en termes d’allonge). Les forces aérospatiales russes (VKS) alignent quant à elles environ 800 chasseurs face à l’Occident (sur un total de 1 300 chasseurs) et un peu plus de 120 bombardiers lourds, auxquels il faut ajouter les 125 appareils de son aviation embarquée. Les VKS peuvent compter sur un peu plus de 300 avions modernes de type Su‑30 et Su‑35S en attendant l’arrivée progressive du Su‑57 Felon d’ici à la fin de la décennie.
Enfin, l’Asie est la région la plus active en matière de rééquipement et la Chine est en passe de devenir un acteur majeur de prolifération, supplantant de fait la Russie : le J‑10 B/C équipé de missiles PL‑15 pourrait bien devenir la nouvelle success story à l’export (après la famille des Su‑27/Su‑30) pouvant de fait proliférer dans des pays à l’intérieur de nos zones d’intérêt et d’influence, y compris en Afrique (5).
L’AAE dans le continuum compétition/contestation/ affrontement
Les réponses conçues par l’AAE pour faire face aux menaces et aux défis des décennies à venir peuvent être définies selon trois axes principaux : la modernisation de ses matériels, l’adaptation de ses doctrines et enfin son fort engagement dans les travaux visant à l’intégration multimilieux et multichamps et à l’adaptation des réponses des forces armées au continuum compétition/contestation/affrontement qui a remplacé le diptyque paix/guerre qui a longtemps forgé nos perceptions de la conflictualité. Même si l’AAE agit, d’ores et déjà, sur l’ensemble du spectre, du signalement stratégique à l’action cinétique au cœur du dispositif adverse, elle doit constamment se renouveler pour conserver et développer ces aptitudes.
La modernisation des capacités de l’AAE est d’autant plus perceptible à travers ses matériels majeurs. L’évolution des standards du Rafale, qui doit conduire à la mise en œuvre du Rafale F5 à l’horizon 2030, puis l’adoption du NGF (6), qui s’inscrit lui-même dans le programme SCAF qui s’étend bien au-delà d’un seul nouvel appareil de combat et doit entrer en service en 2040, sont les expressions les plus directes tant de la nécessité que de la volonté de toujours disposer d’appareils capables de rendre coup pour coup à des plates-formes adverses de dernière génération. La même volonté est visible dans le secteur du transport et du ravitaillement en vol avec l’A400M ou le MRTT, dans celui de la guerre électronique avec le programme Archange ou encore dans le domaine de l’espace avec le remplacement du système Helios par la Composante spatiale optique (CSO) du programme MUSIS (7).













