Les exemples sont multiples et concernent toutes les facettes de l’AAE dont ces éléments sont parmi les plus symboliques. Ils sont surtout l’expression de l’obligation pour les forces aérospatiales de toujours se situer en pointe dans les domaines technologiques. Cela est autant dû aux caractéristiques des deux milieux défavorables, voire hostiles, à l’être humain qu’à l’impossibilité pour ce dernier d’y agir sans l’appoint de dispositifs techniques exigeant ou non sa présence physique. Dès lors, la supériorité qualitative est l’un des facteurs majeurs de supériorité opérationnelle qui ne peut être aussi simplement compensée, à l’instar d’autres milieux, par une supériorité quantitative ou l’utilisation tactique du terrain par exemple.
Seulement, le matériel ne fait pas tout. Les concepts et les doctrines qui président à l’emploi des forces sont tout aussi importants que les seuls aspects technologiques. L’AAE s’est ainsi pleinement engagée depuis près d’une décennie dans une réflexion fondée notamment sur les concepts de système de systèmes et de combat collaboratif. Dans ce cadre, le SCAF ne doit pas être compris comme la seule définition d’un nouvel appareil de combat, mais bien comme un système de systèmes. C’est-à‑dire qu’il sera composé d’un ensemble de systèmes qui sont définis séparément, mais qui fonctionnent ensemble pour atteindre un objectif commun (8). Il ne s’agit plus, dans ce cas, de développer seulement un nouvel avion de combat pour s’opposer à un autre, par exemple, mais de provoquer des dilemmes chez un adversaire en lui opposant une multiplicité de menaces et d’incertitudes tout en lui présentant un ensemble moins lisible et plus résilient. Cela peut être considéré comme une évolution majeure dans l’histoire de la guerre aérienne. En effet, depuis la Première Guerre mondiale, c’est une course continue à la vitesse, à l’altitude, à la puissance, à la capacité d’emport ou encore à l’armement et au rayon d’action qui a caractérisé la compétition entre les forces aériennes. Aujourd’hui, il faut que le chasseur, le transporteur, l’avion d’alerte, le drone, mais aussi la batterie de défense sol-air s’intègrent dans un ensemble cohérent où leur valeur tient plus à ce qu’ils apportent au système qu’à leur performance individuelle.
Néanmoins, l’application du concept n’est possible que via un réseau de communication et de partage de l’information, de la donnée, puissant, étendu à tous les acteurs et résilient. C’est l’objectif de l’initiative Connect@éro et des travaux menés par l’AAE sur le combat collaboratif connecté. Le standard F4 du Rafale est l’un des premiers éléments qui introduiront « de réelles capacités de combat collaboratif en partageant les informations obtenues par les capteurs actifs et passifs… Un missile air-air pourra ainsi être tiré par un Rafale et guidé vers sa cible par un autre. D’autres capteurs, passifs, pourront également partager leurs données au sein d’une patrouille pour enrichir plus rapidement une situation tactique partagée instantanément par tous les équipages… (9) ».
Cette évolution majeure pour l’AAE ne sera pourtant pas suffisante pour répondre à l’ensemble des menaces décrites supra, notamment dans le cadre du continuum compétition/contestation/affrontement qui caractérise le contexte international actuel (10). Le combat collaboratif n’est que la première marche vers l’intégration multimilieux et multichamps (M2MC) qui a été définie ainsi dans le cadre du dernier Concept d’emploi des forces : « […] à partir d’une compréhension la plus large possible des situations et l’association active de tous les acteurs, à mettre en synergie en vue d’un but unique toute la gamme des effets permettant de l’atteindre, et de les réaliser de manière concentrée ou distribuée dans l’espace et dans le temps, sur l’ensemble du spectre matériel et immatériel (11) ».
L’AAE, responsable de deux milieux sur cinq, s’est naturellement fortement engagée dans des réflexions sur ce concept depuis près d’une dizaine d’années, en particulier avec l’USAF et la RAF dans un premier temps. Cela l’a conduite à produire un concept exploratoire M2MC en 2021. Ce n’est que la première étape de plus amples travaux, mais elle permet déjà à l’AAE d’être une force de proposition importante dans le débat interarmées et d’entrevoir les réponses pouvant être apportées aux menaces et défis d’un futur toujours plus proche. Elle doit le faire en menant et gagnant le combat seule lorsque cela est possible et que les conditions le permettent, ou dans le cadre d’une intégration des actions et des effets au sein des cinq milieux et des deux champs (12) de confrontation quand la situation ou la recherche de la plus grande efficacité le demandera.
L’AAE, compte tenu des caractéristiques des deux milieux dans lesquels elle agit, a une obligation consubstantielle de se situer continuellement à la pointe de la technologie. Elle doit aussi, du fait des effets qu’elle peut produire et des services qu’elle peut rendre, développer une réflexion incessante sur ses modes d’action, non seulement dans l’air et dans l’espace, mais aussi au profit des autres milieux et champs de confrontation ou en tirant parti des atouts que pourraient représenter ces derniers à son bénéfice. L’intégration multimilieux et multichamps ainsi que les développements conceptuels nécessaires pour répondre au continuum compétition/contestation/affrontement fournissent les cadres dans lesquels l’AAE inscrit la conduite de ses programmes actuels et sa vision du futur. Cela ne constitue néanmoins pas une révolution qui conduirait à une remise en cause globale du modèle, mais bien une évolution profonde menée à un rythme accru qui, tenant compte des fondements acquis après des décennies d’opérations et de programmes couronnés d’indiscutables succès, est indispensable à l’AAE pour maintenir son rang et continuer à pleinement remplir les missions qui lui sont confiées, qu’elles soient classiques ou nouvelles.
Notes
(1) Corentin Brustlein, Étienne de Durand, Élie Tenenbaum, « Le développement des menaces sol-air et des contre-stratégies aériennes », Étude Prospective et Stratégique (EPS) no 2012-27, IFRI, 2012.
(2) Phrase de Gaston Berger, père de la prospective.
(3) Ministère des armées, Actualisation stratégique, janvier 2021.
(4) La Russie met déjà en œuvre le missile balistique aéroporté Kinzhal embarqué sur MiG‑31K, ainsi que le planeur hypersonique Avanguard, propulsé à partir d’un missile balistique intercontinental. Le missile de croisière 3M22 Zirkon (à vocation antinavire et de frappe au sol) devrait entrer en service dès la fin de l’année après les succès des tests conduits à partir de 2020 à partir de plates-formes navales. Une fois qualifié, le Zirkon sera alors le premier missile de croisière hypersonique à entrer en service.
(5) Justin Bronk, « Russian and Chinese Combat Air Trends Current Capabilities and Future Threat », Outlook RUSI Whitehall report 3-20, octobre 2020.
(6) Next generation fighter. Ce programme mené par Dassault Aviation et Airbus Defence and Space est prévu pour fournir les futures flottes de l’armée de l’Air et de l’Espace, de la Luftwaffe et de l’Ejército del Aire. Il remplacera alors notamment les Rafale, les Eurofighter et les F‑15 des trois nations parties prenantes au programme à ce jour.
(7) Multinational space-based imaging system for surveillance, reconnaissance and observation (système multinational d’imagerie spatiale pour la surveillance, la reconnaissance et l’observation).
(8) Deux autres caractéristiques ont également été proposées pour aider à définir le concept :
• l’indépendance opérationnelle des composants : si le système de systèmes est démonté, les systèmes qui le composent doivent pouvoir fonctionner de façon autonome ;
• l’indépendance de gestion des éléments : les systèmes […] maintiennent une existence opérationnelle continue indépendante du système de systèmes.
Voir à ce sujet : Peter Checkland, Systems Thinking, Systems Practice, New-York, Wiley, 1999 et Mark W. Maier, « Architecting principles for systems-of-systems », Systems Engineering, volume 1, no 4, 1998, p. 251-313.
(9) Colonel Olivier Fix, « Le combat collaboratif : la clé de voûte du système de combat aérien des vingt prochaines années », Cahiers de la Revue de la défense nationale, juin 2019, p. 188-194.
(10) Thierry Burkhard, Vision stratégique du CEMA, MINARM, 2021, 23 pages.
(11) Concept d’emploi des forces, CIA-01, MINARM, 2020, 38 pages.
(12) La doctrine française a retenu cinq milieux (terre, mer, air, espace et cyber) et deux champs (électromagnétique et informationnel). Ceux-ci correspondent aux domains de la doctrine et de la littérature anglo-saxonnes.
Légende de la photo en première page : Les évolutions technologiques ont sensiblement accru la liberté de manœuvre de l’AAE. (© Richard Nicolas-Nelson/Armée de l’Air et de l’Espace/Défense)













