Magazine Moyen-Orient

Les États tampons au temps des Assyriens

Les États tampons au temps de Sennachérib

La mort ignominieuse de Sargon II sur un champ de bataille reculé d’Anatolie centrale, dans des circonstances obscures, et la disparition de son corps ont été vécues comme un drame par les Assyriens. S’il avait été abandonné de cette façon par les dieux, cela signifiait pour eux qu’il avait commis un péché grave, et la privation de sépulture impliquait que son fantôme reviendrait tourmenter les vivants. Son fils, Sennachérib, a interrogé les devins pour savoir quel était ce péché et pour éviter de connaître le même sort que son père. Toutefois, il n’a pas eu de difficulté pour lui succéder, car il était légitime, et il a régné de 704 à 681 avant Jésus-Christ. C’était déjà un homme d’expérience et d’âge mûr parce que, pendant plus de quinze ans, il avait été prince héritier, associé par son père au gouvernement de l’Empire assyrien ; il était alors responsable des relations avec les gouverneurs des provinces et il remplaçait Sargon II quand il partait en campagne, ce qui était fréquent. Il se décrivait lui-même comme un dirigeant intelligent, habile, juste, pieux, bienveillant et énergique. En réalité, ses travaux d’architecture et les inventions qu’il a faites dans plusieurs domaines l’intéressaient beaucoup plus que les campagnes militaires. Mais en tant que roi assyrien, il était obligé de les entreprendre. Il a poursuivi la stratégie des États tampons là où elle s’avérait efficace. Ainsi, il l’a appliquée pendant sa troisième campagne de 701, qui est bien connue à cause de son attaque contre Juda, racontée longuement dans la Bible. Des révoltes ont éclaté en Phénicie, en Philistie et en Juda, suscitées par l’Égypte qui visait toujours à rétablir sa domination sur le Proche-Orient. Sennachérib devait donc mater ces révoltes, mais son objectif principal était de rétablir le bloc des États tampons créé par son grand-père Tiglath-phalazar III entre l’Assyrie et l’Égypte. En Philistie, il a commencé par battre Sidqâ, le roi rebelle d’Ashkelon, et l’a remplacé par un pro-Assyrien, conservant Ashkelon comme État tampon. Il a ensuite affronté les habitants d’Ekron qui avaient chassé Padî, leur roi, et l’avaient livré au roi gmailde Juda (719-699), allié avec l’Égypte. Il les a battus, ainsi que les troupes égyptiennes que le pharaon avait envoyées pour les soutenir, à la bataille d’Eltekeh. Il a ensuite ramené Padî de Jérusalem et l’a rétabli sur le trône d’Ekron, qu’il a conservé aussi comme État tampon selon la même politique. Puis il a attaqué le royaume de Juda et le roi Ézéchias, retranché dans Jérusalem, sa capitale. Après avoir ordonné un blocus de Jérusalem, il est soudain reparti en Assyrie, en laissant Ézéchias sur le trône de Juda et en lui imposant un lourd tribut.

Diverses raisons ont été avancées pour expliquer le comportement incompréhensible de Sennachérib : son expédition contre Ézéchias a été un échec, il n’a pas réussi à s’emparer de Jérusalem, son armée a été décimée par l’ange de Yahvé, par la peste ou une autre épidémie, par une invasion de rats qui ont rongé les carquois et les flèches, une rumeur lui est parvenue sur des troubles survenus en Babylonie pendant son absence… Mais une autre raison permet de mieux comprendre pourquoi il n’a pas éliminé Ézéchias et transformé Juda en province assyrienne. En réalité, il préférait conserver Juda comme un État tampon entre les provinces assyriennes et l’Égypte. Toutefois, son territoire était devenu trop étendu, car un État tampon devait rester un petit État pour ne pas devenir trop puissant. Il fallait donc réduire sa superficie et rétablir l’équilibre des pouvoirs entre tous les États tampons de la région. Aussi a-t-il donné des portions du territoire de Juda aux États tampons philistins : Gaza, Ekron et Ashdod. Le destin de Juda a été avant tout déterminé par la stratégie délibérée des États tampons, peut-être créée et en tout cas développée par les rois assyriens. Sennachérib a commis en 689 avant Jésus-Christ une faute politique grave pour venger l’assassinat de son fils, Ashur-Nadin-Shumi (699-694), qu’il avait installé sur le trône de Babylone : les Babyloniens l’avaient capturé pour le livrer à leurs alliés élamites qui l’ont exécuté. Il a détourné le cours de l’Euphrate pour noyer la prestigieuse cité de Babylone sous les eaux du fleuve, afin de faire disparaître à jamais ses maisons, ses temples, ses habitants et ses dieux.

Les Babyloniens ne lui ont jamais pardonné ce sacrilège et ont patiemment forgé leur vengeance : c’est l’une des raisons qui expliquent comment le général Nabopolassar a réussi à abattre l’Empire assyrien en 610 avant Jésus-Christ et à fonder l’Empire babylonien, qu’il dirigea de 626 à 605.

Le point de vue des États tampons

L’utilisation de cette stratégie montre qu’en dépit du caractère expansionniste de leur empire, les rois assyriens n’ont pas essayé de faire la guerre de façon systématique, et ce, quel qu’en soit le prix. Cette stratégie leur a permis, sans aucun doute, d’éviter plusieurs guerres, entre autres avec l’Égypte, l’Urartu et l’Élam. Le point de vue des États tampons est sensiblement différent. Leur position géographique, coincée entre deux grandes puissances hostiles, était inconfortable et leurs habitants vivaient dans un état permanent de tension et d’insécurité. Leur statut de neutralité risquait à tout moment d’être remis en question, ce qui pouvait les entraîner malgré eux dans une guerre entre les deux belligérants. Les missions d’espionnage qui leur étaient confiées s’avéraient souvent difficiles et dangereuses, surtout quand ils devaient jouer le rôle d’espions doubles. Cependant, tout n’était pas négatif pour eux : les échanges commerciaux entre deux grandes puissances, qui se poursuivaient, quelles que soient les tensions, par leur intermédiaire, pouvaient contribuer à la croissance de leur économie.

En réalité, il existait une grande variété d’États tampons dans l’Empire assyrien : certains, comme Kumme, Ellipi ou Gaza, demeuraient loyaux envers l’Assyrie, par choix libre ou par contrainte. Le risque existait toujours cependant qu’un État tampon ne soit pas fiable et pactise avec la puissance ennemie, comme Juda qui avait choisi de s’allier avec l’Égypte. Le rôle des États tampons était aussi variable : ainsi, le rôle assigné par Sargon II aux États de Tabal, Gurgum, Kammanu et Kummuhu en Anatolie centrale, était d’empêcher deux grandes puissances, l’Urartu et la Phrygie, de communiquer entre elles et de conclure une alliance contre l’Assyrie. Toutefois, lorsqu’il n’a plus été possible, pour diverses raisons, de conserver à ces États le statut d’États tampons, cette stratégie a été abandonnée et ils ont été annexés, transformés en provinces assyriennes. Un autre rôle assigné aux États tampons était de prendre la place d’un des deux belligérants et de faire la guerre à l’autre grande puissance ennemie, par procuration en quelque sorte. Par exemple, de 719 à 714 avant Jésus-Christ, dans le conflit qui opposait l’Assyrie à l’Urartu, la guerre n’a eu lieu ni en Assyrie ni en Urartu, mais par États tampons interposés, à Mannea et à Zikirtu, dans le nord du Zagros. Sargon II et Midas, roi de Phrygie, n’ont jamais combattu directement, mais par l’intermédiaire des États tampons de Que, Hilakku, Tabal et Carchémish. En définitive, la stratégie des États tampons a consisté à manipuler certains petits États, peu puissants mais stratégiques, pour servir les intérêts spécifiques d’un grand État expansionniste tel l’Empire assyrien.

L’Empire assyrien au VIIIe siècle av. J.-C.

Légende de la photo en première page : Soldats en céramiaque provenant de la cité de Babylone, dans l’Irak actuel. © Shutterstock/Radiokafka

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°41, « Kurdistan syrien : réalité politique ou utopie ? », janvier-mars 2019 .

Bertrand Lafont, Aline Tenu, Francis Joannès et Philippe Clancier, La Mésopotamie : De Gilgamesh à Artaban. 3300-120 av. J.-C., Belin, 2017.

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