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Forces terrestres ukrainiennes : du déclin à la résurgence

L’habile et féroce résistance opposée par l’armée ukrainienne aux forces russes à compter du 24 février 2022 a surpris, notamment parce que celle-ci avait été largement dominée par ces dernières dans le Donbass huit années auparavant. Retour sur une montée en puissance.

Au printemps 2014, l’armée ukrainienne était anémique. Sous-financée depuis des années, elle ne comptait plus que 14 brigades de manœuvre (deux blindées, sept mécanisées, une mécanisée de montagne et quatre aéroportées) soutenues par quatre brigades d’artillerie ou de missiles. Leur état opérationnel était déplorable et la plupart de ces unités, fragilisées par l’abolition de la conscription l’année précédente, ne parvinrent qu’à grande peine à dépêcher un unique groupe tactique bataillonnaire dans le Donbass. La troupe était peu ou mal entraînée ; seulement sept exercices de niveau bataillonnaire avaient eu lieu en 2013 – et aucun au niveau de la brigade. Au demeurant, l’absence de troupes régulières déboucha sur la levée d’une myriade d’unités locales, dites de défense territoriale, généralement autonomes et à l’efficacité variable.

Ces forces subirent de très lourdes pertes une fois confrontées aux groupes tactiques bataillonnaires russes déployés par Moscou dans le Donbass dès le mois d’août 2014 afin de secourir les séparatistes locaux sur le point d’être submergés. Les Ukrainiens furent notamment pris au dépourvu par l’efficacité du complexe reconnaissance-feu ennemi, l’usage de moyens de guerre électronique et des drones démultipliant l’efficacité des feux de l’artillerie russe. Ils parvinrent pourtant graduellement à prendre la mesure de leur adversaire et à stabiliser une ligne de front, la future LOC, au prix de lourdes pertes cependant puisque l’armée perdit à elle seule 2 636 soldats tués et 8 897 blessés entre 2014 et 2016, ainsi que près de 800 blindés de tous types, y compris plusieurs centaines à la suite de pannes mécaniques (1).

Remontée en puissance

Vivant désormais dans un état de guerre et sous la menace permanente d’une offensive russe de grande ampleur, Kiev s’engagea dans une politique volontariste de remontée en puissance de ses forces à compter de 2014, les dépenses affectées à la défense passant de 1,58 à 4,1 % du PIB entre 2013 et 2020 (2). Dès la fin de l’année 2014, les bataillons de volontaires furent réintégrés dans l’armée et convertis en unités d’infanterie motorisée alors que la conscription était rétablie. Les effectifs de temps de paix des forces armées se stabilisèrent bientôt à 250 000 hommes, dont 46 000 civils, les militaires étant pour 80 % des professionnels, le solde correspondant aux conscrits. Les forces terrestres étaient chapeautées par les commandements opérationnels Nord (Chernihiv), Est (Dnipro), Sud (Odessa) et Ouest (Rvine), qui disposaient tous de leurs moyens propres de commandement, de renseignement et d’appui, ainsi que par un organe affecté à la conduite des opérations dans le Donbass, le Joint forces command (JFC).

L’ordre de bataille s’agrandit considérablement puisque le nombre de brigades de manœuvre d’active passait de 13 à 27, dont deux brigades blindées (1re et 17e), neuf mécanisées (14e, 24e, 28e, 30e, 53e, 54e, 72e, 92e et 93e), quatre d’infanterie motorisée (56e, 57e, 58e, et 59e), deux d’infanterie de marine (35e et 36e), deux mécanisées de montagne (10e et 128e), sept aéroportées (25e, 45e, 46e, 79e, 80e, 81e et 95e) et une de chasseurs (61e). Le nombre de brigades d’artillerie de tous types passa dans le même temps à huit (19e, 26e, 27e, 32e de marine, 40e, 43e, 44e et 55e). Un corps de réserve constitué d’unités cadres fut également mis sur pied à partir de 2016. À la fin de 2021, celui-ci comptait trois brigades blindées (3e, 4e et 5e), quatre autres mécanisées (60e, 62e, 63e et 66e) et deux d’artillerie (38e et 45e).

En temps de paix, les brigades d’active alignaient entre 30 et 60 % de leur effectif de temps de guerre, et celles du corps de réserve, 10 % au mieux. Un aspect essentiel de la montée en puissance ukrainienne s’avéra donc être la constitution en 2016 d’une réserve opérationnelle à deux niveaux, et dont une partie des membres effectuaient des cours de rappel une fois tous les deux ans dans leur unité d’origine. En 2020, celles-ci incluaient 220 000 hommes, dont une partie seulement était affectée aux brigades d’active et de réserve et le solde à la défense territoriale ou aux unités de soutien de l’armée.

Kiev remit en effet sur pied une force de défense territoriale maillant le territoire national avec un total de 24 états-majors de brigades (numérotés de 101 à 124) qui devaient à terme contrôler 150 bataillons territoriaux légèrement armés. Le début de l’année 2022 vit une intensification des efforts visant à rendre cette structure effective. Ses missions en temps de guerre devaient consister à sécuriser les arrières du front et les infrastructures critiques tout en menant des actions de guérilla en cas d’occupation ennemie. La planification adoptée en janvier 2022 envisageait un effectif permanent de 10 000 hommes auxquels s’ajouteraient 130 000 territoriaux suivant des entraînements réguliers, mais le processus de montée en puissance de la défense territoriale en était encore à ses débuts au moment de l’invasion russe.

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