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La guerre en Ukraine. Quelle guerre de haute intensité, quelles implications ?

La poursuite d’une invasion de grande ampleur contre l’Ukraine incarne une rupture fondamentale des équilibres stratégiques en Europe dont il faut commencer, avec prudence, à saisir les implications pour notre posture militaire et notre modèle d’armée future. Il y a, à vrai dire, deux débats qui émergent de cette situation sans précédent dans notre histoire récente : de quelle guerre parle-t-on ? À quelles ruptures conceptuelles et technologiques faisons-nous face ?

La première problématique porte sur le contexte de l’engagement et de ce que nous entendons par le retour des « guerres de haute intensité ». Elle apparaît primordiale pour donner du sens à la seconde question, qui, quant à elle, s’interroge sur les évolutions du « système moderne » des opérations, concept développé par Stephen Biddle pour décrire les adaptations organisationnelles et techniques des armées face à l’accroissement, depuis maintenant un siècle, de la puissance de feu (1).

Toute la difficulté est qu’après deux mois de conflit, les cycles d’analyse sont littéralement écrasés par la remontée massive d’informations brutes qui, en plus d’être partielles sur la réalité des engagements, sont partiales, car marquées par l’ascendant informationnel ukrainien. Cette première difficulté (information imparfaite, tronquée, erronée) est bien entendu inhérente à toute analyse des conflits armés, mais force est de reconnaître qu’à l’instar des forces armées, la prise en compte des défis de la haute intensité – complexité et ampleur des interactions – joue également pour nos structures de recherche. En soi, c’est déjà l’un des premiers enseignements du conflit : la confirmation du rôle des communautés et des outils du renseignement en sources ouvertes par rapport aux méthodes et structures plus traditionnelles. Celles-ci démontrent une réactivité et une flexibilité plus importantes dans le traitement des sources. Elles sont déjà, indéniablement, des instruments de veille alternatifs (2) et des relais d’influence pour les camps qui auront su les développer et les encadrer. Elles participent à ce titre, avec le développement des sociétés militaires privées et des initiatives de crowdfunding des combattants, à l’émergence d’un véritable modèle de mobilisation alternative des ressources humaines et matérielles des États du XXIe siècle qu’il faudra étudier.

Ce premier problème donc, se voit amplifié par l’éclatement des cadres conceptuels utilisés jusqu’ici pour comprendre la façon qu’ont les Russes de faire la guerre, tant ceux-ci – il faut le rappeler – se sont engagés à contre-­emploi des exercices et équipements qu’ils avaient développés depuis une décennie, au point de régresser sous le poids de l’attrition et de leur désorganisation. La tentation est ainsi forte de généraliser après coup des éléments conjoncturels et d’en tirer des enseignements biaisés sur la puissance des belligérants et sur l’évolution du combat de haute intensité alors que, sur d’autres théâtres, contre d’autres adversaires, le résultat aurait pu être totalement différent. Il ne s’agit pas de remplacer un déterminisme par un autre, de faire primer les analyses régionales sur celles historiques ou encore de considérer la stratégie sans prise en compte des capacités et de leurs performances techniques. Il faut plutôt s’essayer ici à définir les limites du retour d’expérience.
En rapport avec nos deux questions, plusieurs définitions méritent ainsi d’être examinées.

Interroger le contexte de la haute intensité

Le retour de la haute intensité n’est pas celui de la puissance russe en Europe, mais signifie fondamentalement celui de l’éventualité d’une perte d’initiative dans les conflits futurs. Bien souvent, le caractère d’un duel « du fort au fort » ou simplement d’une confrontation de nature interétatique est invoqué pour conceptualiser la haute intensité, mais ce n’est qu’une partie du problème auquel nous faisons face. La notion désigne plutôt un durcissement déjà observable des conditions d’engagement qui oblige en retour nos forces armées à exploiter l’ensemble de leur potentiel de combat, du niveau tactique à celui stratégique. Ce qui est donc visé est avant tout un degré de contrainte sur nos forces en limite de puissance, qui peut certes s’exprimer dans le cas typique d’une guerre de grande ampleur, mais qui peut également s’exercer dans des configurations expéditionnaires face à des adversaires jouant de proxys affiliés et renforcés par leurs propres arsenaux. L’Iran et le Hezbollah au Liban en sont de bons exemples. L’enjeu de la haute intensité n’est donc pas intrinsèquement de vaincre dans une guerre industrielle un État, mais de permettre à nos forces de continuer d’agir malgré leur dégradation et de reprendre le dessus sur un adversaire malgré la perte de leurs facteurs de supériorité. Dit autrement, l’affaiblissement en cours de la Russie n’épuise pas les scénarios de haute intensité : ce serait confondre dans notre prospective l’un de nos « ennemis probables » avec la fin discernable de notre « confort opératif » provoquée par la contestation de plus en plus généralisée de notre supériorité aérienne et informationnelle.

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