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La guerre en Ukraine. Quelle guerre de haute intensité, quelles implications ?

II serait donc dangereux de croire le risque écarté et de ne pas prendre en compte les bouleversements en cours qui dégradent l’efficacité de nos forces : l’avènement de capacités de frappe de précision, mais cette fois dans la grande profondeur, la sophistication des moyens de guerre électronique et du cyber contre les systèmes d’information, la saturation de l’espace tactique par des capteurs et des munitions de plus en plus autonomes et surtout l’intégration de plus en plus étroite de ces différents éléments, quels que soient les armées et les milieux d’origine, dans des architectures-systèmes de plus en plus distribuées et automatisées. À cet égard, on retrouve les deux grandes tendances de l’« extension » et de l’« intégration » toujours plus poussées du champ de bataille, identifiées dès les années 1980 (3). Elles désignent un changement d’échelle et de tempo par la précision, les portées et la coordination nouvelles des vecteurs de frappe, mais pointent également la multiplication et l’imbrication croissante des domaines de la lutte armée, des différents milieux et champs, du nucléaire au conventionnel et du régulier à l’irrégulier. Il ne faut pas nécessairement parler de guerre hybride tant le concept a été malheureusement galvaudé, mais prendre conscience de la perméabilité des opérations militaires avec des logiques économiques et sécuritaires qui jusqu’ici étaient considérées comme privées.

Pondérer le retour d’expérience

À cet égard, les enseignements de la guerre en Ukraine doivent être contrastés. Au-delà même des sous-­performances russes induites par l’erreur d’évaluation d’origine qui apparaissent aujourd’hui décisives dans l’issue du conflit, force est de constater que cette guerre est caractérisée par une sous-­exploitation par les deux belligérants (l’Ukraine par manque de moyens, la Russie par incompétence et inhibition) des segments « hauts » du milieu aérien. L’Ukraine maintient donc largement la liberté de manœuvre de ses forces et capteurs d’autant plus qu’elle peut bénéficier d’un ISR extrêmement dense et sanctuarisé, car largement déporté auprès de ses alliés occidentaux. Pourrons-­nous nous prémunir d’un tel soutien allié et du même niveau d’incompétence de l’ennemi dans la conquête et la maîtrise de la suprématie aérienne ? En Europe certainement, mais sur d’autres théâtres, il est permis d’en douter. De la même manière, le retard russe en drones, non plus seulement d’observation, mais également de combat, apparaît de plus en plus atypique quand on compare les flottes existantes d’appareils chinois, iraniens, israéliens et bien sûr turcs qui aujourd’hui prolifèrent. Au-delà donc du consensus sur la pertinence des UAV dans l’engagement tactique, pour des frappes d’opportunité et de SEAD (4), il reste à savoir s’ils incarnent une artillerie de poche, certes agile, mais intrinsèquement limitée à des tâches d’appui, ou s’ils peuvent, à terme, constituer une véritable aviation alternative capable de survivre et d’agir de façon autonome et décisive sur un théâtre d’opération. Or, jusqu’à présent, il faut constater que leur emploi réussi en Ukraine ne déroge pas aux observations des conflits précédents, de la Syrie au Haut-Karabagh : le drone réussit là où la supériorité aérienne fait défaut ou est acquise ; il prend de court un adversaire déjà déstabilisé ou dont l’appareil de force est incomplet ; il demeure l’adjuvant des feux décisifs de l’artillerie et de l’aviation traditionnelle (5). À de maints égards, les débats sur les drones ressemblent à ceux qu’a connus l’hélicoptère, entre répugnance timorée et excès d’enthousiasme, qui ont nui à sa bonne intégration dans les appareils de force (6).

Enfin, la nature du conflit, en étant une guerre de conquête qui engage jusqu’à la survie de la nation ukrainienne, lui a permis d’engager une mobilisation en masse pour se battre « à domicile » avec les avantages moraux et les dévastations que cela implique. La domination aujourd’hui de l’infanterie ukrainienne, légère mais nombreuse, sur des unités russes lourdement blindées mais faibles en fantassins, est ainsi souvent invoquée à l’encontre d’un modèle de force dit du « tout technologique » qui favoriserait systématiquement le développement et l’acquisition de matériels « exotiques », trop sophistiqués, trop coûteux, trop rares. S’il y a indéniablement une aggravation du déséquilibre entre la qualité et la quantité de nos moyens pour des raisons de surenchère technologique et de statut, il faut également admettre que nous ne nous préparons pas au même schéma de défense territoriale que l’Ukraine. Une rétrogradation technologique dans l’espoir de gagner une masse pas nécessairement plus réactive ni projetable semble s’inscrire en contradiction avec les missions de nos armées et surtout avec les capacités et volontés réelles de mobilisation dont dispose notre société.

Confronter les modèles de modernisation ukrainien et russe

La modernisation russe est de ce point de vue évocatrice. La Russie n’a pas tranché les missions et le modèle d’armée futur qu’elle souhaitait concrétiser, reconnaissant d’une part l’avènement des guerres sans contact et la suprématie de l’aérospatial, mais se refusant finalement à réduire sa masse terrestre tout en ayant démantelé son système de réserves. Le résultat est une réforme parcellaire qui aura neutralisé ses premières avancées pour une remassification toute relative, la forçant à un renouvellement pensé comme incrémental, mais surtout empirique, de ses matériels terrestres par rapport au progrès des éléments de frappe de son arsenal de missiles et aérien. Cette situation aboutit à une incapacité générale d’intégrer les actions de ses forces de façon cohérente.

En comparaison, l’Ukraine est très loin de proposer une solution de pure rusticité contre le « tout technologique ». Elle poursuit au moins depuis 2019 l’infovalorisation de ses forces et leur intégration réseaucentrée comme peuvent l’attester sa littérature spécialisée (7), son intérêt pour les systèmes de contrôle de combat tactique de la firme turque Aselsan ou de Harris (8) ainsi que ses programmes de C2 automatisé (ASU) opératif Dzvin‑AS, tactique Prostir et, pour le contrôle de l’espace aérien, Oreanda‑PS (9). Elle semble ainsi participer du modèle émergeant observé dans les armées turque et azerbaïdjanaise (10), qui se servent des drones et des forces spéciales comme d’éléments intégrateurs, techniques et humains, en pointe des architectures de reconnaissance et de frappe. Ceux-ci sont certes des multiplicateurs de force, mais permettent surtout d’homogénéiser les forces de mêlée plus traditionnelles en leur procurant direction et appui. À la condition d’un C4ISR cohérent et résilient, ce modèle semble donc assurer une agilité dans l’économie et la concentration des forces de mêlée sans précédent. L’approche diffère de l’organisation des Spetznaz russes qui sont avant tout des formations de reconnaissance et de raids dans la profondeur contre des cibles à haute valeur ajoutée, évoluant en autonomie au-­devant des forces régulières.

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