Magazine DSI HS

L’enjeu des MANPADS

Cet aspect psychologique pourrait également expliquer la relative inactivité des appareils de combat russes. Ce n’est évidemment pas le seul facteur à l’œuvre : on a rapidement vu, dès les premiers jours de la guerre, que l’articulation entre forces terrestres et forces aériennes russes était déficitaire et que la manœuvre opérative était assez peu interarmées, dans un contexte où les VKS elles-­mêmes traversent une crise dans leur commandement. Cela étant dit, le facteur MANPADS pourrait également jouer un rôle. Pour l’essentiel, les munitions utilisées ne sont pas guidées, ce qui oblige les pilotes à s’approcher de leurs cibles et donc à pénétrer dans les enveloppes d’engagement des MANPADS. Il est cependant encore trop tôt pour avoir une vision claire des mécanismes psychologiques liés à la menace des MANPADS au sein des VKS. Peuvent être à l’œuvre la peur des pilotes ou celle de la hiérarchie de subir trop de pertes, au risque de réduire le potentiel aérien russe futur. L’histoire le dira, mais on relève ici que les différentes annonces d’envoi de MANPADS par plusieurs pays pourraient avoir joué un rôle sur les perceptions russes. Autrement dit, elles n’étaient pas qu’une mesure de transparence démocratique ou un message de soutien politique à l’Ukraine, elles pourraient également avoir eu une finalité tactique.

Par ailleurs, il y a la question de l’efficacité militaire brute, soit en termes de pertes enregistrées. Au Vietnam, 10 appareils de l’US Air Force ont été perdus face à des SA‑7. En Afghanistan, 140 appareils soviétiques auraient été détruits par des Stinger, avec une efficacité d’environ 75 % – les estimations de l’US Army étant de 269 appareils abattus (4). De 1990 à 2002, sur 13 appareils américains abattus, quatre l’ont été par des SA‑16. Un Tornado britannique a également été détruit en 1991. Dans les Balkans, un Sea Harrier et un Mirage 2000D ont été abattus par des SA‑18. Durant la guerre de 1995 entre l’Équateur et le Pérou, chaque État a perdu un appareil. Durant la guerre de Kargil (1999), le Pakistan a abattu deux appareils indiens. En Tchétchénie, un Mi‑26 russe a été abattu, tombant dans un champ de mines, causant la mort de 126 soldats russes. En Syrie, de 2012 à 2020, huit à dix appareils syriens et russes ont été perdus. Des MANPADS ont également été utilisés en Libye en 2011, de même que par les djihadistes opérant au Sinaï, qui ont abattu un Mi‑8 égyptien en 2014. La même année, l’Azerbaïdjan abattait un Mi‑24 arménien. En 2016, c’était un AH‑1W turc qui était abattu par le PKK.

Au Haut-Karabagh, en 2020, un Mi‑8 et six drones arméniens ont été détruits tandis que l’Azerbaïdjan perdait un Su‑25, un Mi‑8 et 26 drones et munitions rôdeuses, mais l’usage de MANPADS dans ces pertes n’est pas attesté. Enfin, si la guerre en Ukraine n’est pas terminée, une dizaine d’appareils russes auraient été détruits par des MANPADS, essentiellement des drones et des hélicoptères. Un Su‑25 russe a été sévèrement endommagé par l’un de ces missiles. Ces dernières données sont à prendre avec précaution : au 11 mai, la Russie avait perdu, de manière confirmée, 26 avions, 41 hélicoptères et 57 drones – soit un total de 124 appareils (5). Il est possible que les pertes imputables aux MANPADS soient supérieures à la dizaine d’appareils estimée. De même, l’Ukraine a perdu 20 avions, sept hélicoptères et 22 drones (6), mais là non plus, le type de missile utilisé n’est pas déterminé.

Notes

(1) Joseph Henrotin, « MANPADS : quelle prolifération pour quel danger ? », Défense & Sécurité Internationale, no 91, avril 2013.

(2) La guerre d’Ukraine montre ainsi, au moins une fois, la manœuvre d’un Hip russe qui tire tous ses leurres à intervalles réguliers. C’est une fois ses réserves épuisées qu’une équipe ukrainienne l’abat…

(3) Voir Joseph Henrotin, « SPAAG et défense aérienne : l’angle mort de la C-DRAM ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 75, décembre 2020-janvier 2021.

(4) Alan J. Kuperman, « The Stinger missile and US intervention in Afghanistan », Political Science Quarterly, vol. 114, no 2, été 1999.

(5) Stijn Mitzer et coll., « Attack On Europe : Documenting Russian Equipment Losses During The 2022 Russian Invasion Of Ukraine », www​.oryxspioenkop​.com, consulté le 11 mai 2022 à 16 h 50.

(6) Stijn Mitzer et coll., « Attack On Europe : Documenting Ukrainian Equipment Losses During The 2022 Russian Invasion Of Ukraine », www​.oryxspioenkop​.com, consulté le 11 mai 2022 à 16 h 50.

Légende de la photo en première page : Tir d’un FIM-92 Stinger, le missile déployant ses surfaces de contrôle. (© DoD)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°84, « Guerre en Ukraine : les premières leçons », Juin-Juillet 2022.
0
Votre panier