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L’alimentation, l’autre terrain géopolitique

L’aide alimentaire : entre compassion et géostratégie

Face à de telles situations, l’aide alimentaire désormais tant médiatisée par les États donateurs, ONG et autres fondations philanthropiques est devenue un objet ambigu jouant autant sur le registre d’une générosité bien réelle que sur celui d’objectifs géopolitiques plus ou moins camouflés. Au mois d’août 2020, c’est sur les ruines encore fumantes du port de Beyrouth que s’est donnée à voir la capillarité existant entre aide d’urgence et manœuvre diplomatique. Il ne fallut que quelques jours (heures ?) pour que les annonces d’un soutien sans faille prononcées par les nombreux émissaires étrangers accourus sur place après le drame se muent en une course effrénée à la défense de leurs intérêts nationaux. Pour la France, il s’agit de réaffirmer son influence sur le Liban afin de participer à la résolution de la crise politique et institutionnelle que traverse le pays. Pour Ankara, l’envoi d’une importante aide humanitaire s’inscrit dans la nouvelle orientation de la diplomatie turque consistant à aider les pays de la région en difficulté (Syrie, Libye, etc.) pour mieux y étendre son influence. Pour la Chine, Beyrouth représente un point d’appui stratégique en Méditerranée pour son projet global de nouvelles routes de la soie. Pour Israël, enfin, il s’agit d’une occasion à saisir pour faire retomber la pression avec le pays et redorer son blason auprès d’une population libanaise majoritairement hostile à l’État hébreu. Pour l’ensemble de ces pays (auxquels s’ajoutent notamment la Russie et le Qatar), l’objectif est enfin de positionner ses intérêts en vue de la reconstruction future du port. Stratégie du « cheval de Troie » condamnable pour certains, rouerie diplomatico-économique de bon aloi pour d’autres, l’aide humanitaire cristallise aujourd’hui la puissance silencieuse de l’arme alimentaire.

La guerre culinaire est déclarée

À quelques encablures du champ de bataille, c’est sur le terrain des représentations que se déploie un autre type de guerre alimentaire, moins meurtrier certes, mais à la portée symbolique et idéologique néanmoins bien réelle. En 2020, et alors que les tensions entre l’Ukraine et la Russie ne cessent de s’affermir, un tweet publié sur le compte du gouvernement russe présentant le borscht (5) comme « l’un des plats les plus connus et les plus appréciés de la cuisine russe » provoque la colère du chef ukrainien Yevhen Klopotenko. En quelques semaines, son combat pour la reconnaissance de « l’ukranianité » du plat devient un symbole de résistance face aux tentatives de Moscou de russification de l’héritage culturel ukrainien. « Beaucoup de choses ont été enlevées à l’Ukraine, mais jamais ils ne nous prendront le borscht. J’ai compris que nous devons défendre ce qui nous appartient », clame ainsi Klopotenko au journaliste du New York Times venu l’interroger sur les raisons de sa croisade gastro-politique (6).

Cette bataille du borscht n’est pas sans rappeler celle, encore plus récente, qui éclate en 2021 entre le Maroc et l’Algérie suite aux déclarations maladroites du ministre marocain de la Culture, Mohamed Mehdi Bensaid, annonçant sa volonté d’obtenir un label spécifique auprès de l’UNESCO pour le couscous marocain. Il n’en fallait pas plus pour provoquer une levée de boucliers en Algérie où de nombreuses voix s’élèvent pour rappeler que l’inscription du plat a justement fait l’objet d’une candidature commune de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie et de la Mauritanie. Sans doute anecdotique sur la forme, la « guerre du couscous » intervient pourtant dans un contexte géopolitique alors tendu autour de la question du Sahara occidental. La reconnaissance par Washington au mois de décembre 2020 de la « marocanité » de la région passe en effet mal auprès d’un gouvernement algérien engagé plus ou moins officiellement aux côtés de la guérilla indépendantiste du Polisario.

Même au sein de régions politiquement plus stables, les revendications culinaires peuvent cristalliser des oppositions plus ou moins profondes entre des États cherchant à s’affirmer vis-à-vis de leurs voisins. Ainsi de la querelle à fleurets mouchetés entre le Chili et le Pérou sur les origines du pisco, une eau-de-vie produite à partir de raisin. Héritages de l’animosité réciproque née à la suite de la victoire chilienne lors de la guerre du Pacifique de 1879-1883 pour certains, les débats houleux qui opposent actuellement les deux pays sont toutefois animés par des considérations finalement moins nationalistes que mercantiles. À l’heure où seul le Pérou est autorisé à utiliser la dénomination « pisco » sur les marchés européens et nord-américains, reconnaître une origine chilienne rebattrait les cartes d’un secteur paradoxalement dominé par la production chilienne, bien supérieure à celle du Pérou. Un exemple parmi tant d’autres de la guerre, économique cette fois, qui se joue dans et autour de l’assiette.

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