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L’alimentation, l’autre terrain géopolitique

À lui seul, et alors que la question alimentaire était désormais devenue dans les pays développés un sujet léger, amusant et récréatif, le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine a brusquement rappelé l’importance de l’alimentation dans le jeu géopolitique et son rôle dans la stabilité des États.

En ce jeudi 9 juin 2022, la demande officielle que formule Volodymyr Zelensky d’exclure la Russie de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) fait l’effet d’une petite bombe parmi les représentants de l’OCDE venus écouter le président ukrainien. Pour Kiev, la riposte internationale ne peut tergiverser face à la stratégie russe de blocage des ports de la mer Noire et de paralysie des exportations ukrainiennes, en particulier agricoles. Au fil des semaines, l’alimentation est en effet devenue un enjeu de plus en plus central dans la guerre militaire et communicationnelle que se livrent les deux pays. Central pour une économie ukrainienne pouvant se targuer avant le début du conflit de s’être hissée au rang de premier producteur mondial de tournesol, cinquième de maïs, septième d’orge et de colza et huitième de blé (1). Central aussi pour la Russie, bien décidée à faire de l’arme alimentaire un puissant moyen de pression pour faire plier Kiev et la communauté internationale. Central, enfin, pour nombre de pays étrangers affolés par la durée du conflit, car dépendant étroitement des importations russes et/ou ukrainiennes pour garantir la sécurité alimentaire de leurs populations.

L’alimentation, un objet sous-estimé de la géopolitique ?

Lorsque la revue Business Week publie dans son édition du 15 décembre 1975 l’article « US Food Power : Ultimate Weapon in World Politics » (2), rares sont alors les décideurs politiques à percevoir l’importance que peut avoir le levier alimentaire au sein de l’arsenal diplomatique et militaire américain. Pour son auteur Earl Butz, alors secrétaire d’État à l’agriculture de l’administration Nixon, le rôle stratégique de l’alimentation ne fait pourtant pas de doute. En pleine guerre froide, le choc pétrolier de 1974 et l’attitude des États membres de l’OPEP ont en effet montré que les outils coercitifs historiques ne suffisaient plus et que la puissance américaine devait s’exprimer à travers de nouveaux canaux. En quelques mois seulement, la stratégie de « l’arme alimentaire » (food weapon) portée par Butz est rapidement suivie d’effets. Pour Washington, les surplus agricoles nationaux se transforment en véritable aubaine géopolitique permettant de renforcer sans coup férir son hégémonie sur les échanges commerciaux, de prendre l’avantage sur un rival soviétique alors en proie à de profondes difficultés agricoles et de s’attacher, grâce à une aide alimentaire généreusement distribuée, la dépendance de pays incapables de trouver une solution à leur insécurité alimentaire chronique.

Si la célébrité de Butz tient à son talent de théoricien, l’utilisation empirique de l’arme alimentaire n’a toutefois pas attendu 1975 pour se déployer. Depuis l’Antiquité, récits guerriers, comptes rendus de batailles et autres mémoires militaires n’ont eu de cesse d’insister sur l’indispensable contrôle des ressources agricoles, alimentaires et aquatiques. Dès le VIIIe siècle av. J.-C., Homère consacre ainsi plusieurs passages de son Iliade à cette stratégie militaro-alimentaire, rappelant les difficultés d’approvisionnement auxquelles furent confrontés les Troyens assiégés par l’armée grecque (3). Quelques siècles plus tard, le récit que fait Jules César du siège d’Alésia dans sa Guerre des Gaules explique dans le détail la manière de terrasser ses ennemis en leur coupant tout moyen de ravitaillement.

Techniques géostratégiques d’un autre âge ? Rien n’est moins sûr. En pleine Seconde Guerre mondiale, la mise en place du « Hungerplan » par le Reich hitlérien fait là encore de l’approvisionnement alimentaire un enjeu central dans la guerre contre l’Union soviétique. Pour l’administration allemande, il est en effet essentiel que la percée orientale de la Wehrmacht se traduise par un accaparement des ressources agricoles des territoires occupés. L’objectif est double. D’une part, il s’agit de mettre la main sur de nouveaux canaux d’approvisionnement pour répondre aux besoins gigantesques de l’armée allemande. De l’autre, l’accaparement des ressources agricoles représente un des piliers de la politique globale d’extermination des populations slaves et juives d’Europe orientale (4).

Plus récemment encore, le siège puis la prise par les forces russes de plusieurs villes ukrainiennes comme Marioupol ou Kherson, et les descriptions tragiques des pénuries rencontrées, ont rappelé que le contrôle des ressources alimentaires représente encore un élément fondamental dans le déroulé de tout conflit militaire, quel que soit le lieu, quelle que soit l’époque.

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