Magazine Diplomatie

L’alimentation, l’autre terrain géopolitique

Si la notion de soft power alimentaire a donc peiné à susciter un réel engouement, celle de gastrodiplomatie a pour sa part connu un succès immédiat dès sa formulation au début des années 2000. Capacité du néologisme à jouer sur la corde sensible de notre fascination pour la sphère diplomatique ? Ou, plus concrètement, à apporter des solutions opérationnelles à des acteurs politiques désireux de promouvoir leurs intérêts à l’échelle internationale ? Inventeur du terme « gastrodiplomatie », le chercheur américain Paul Rockower y voit une « forme particulière de diplomatie publique qui mêle diplomatie culturelle, diplomatie culinaire et construction d’une image de marque nationale pour rendre palpable au goût et au toucher une culture étrangère (11) ».

Cette dimension sensible et émotionnelle, plusieurs États modestement influents sur la scène internationale ont fait le pari de l’utiliser à leur profit pour tenter d’accéder au statut d’interlocuteur crédible et respecté et, ainsi, se faire une place dans le concert des nations. Pionnière dans l’instauration d’une gastrodiplomatie conquérante, la Thaïlande a tracé une voie que de nombreux pays n’ont pas hésité à suivre. En 2002, le gouvernement décide de lancer le programme « Global Thai » pour encadrer et encourager la diffusion de la cuisine thaïe hors des frontières du royaume. Un soutien logistique et financier est ainsi apporté aux entrepreneurs souhaitant ouvrir un restaurant thaïlandais, tout comme sont facilités l’approvisionnement en produits locaux ou le recrutement de chefs qualifiés. Les résultats sont rapidement au rendez-vous et débouchent sur deux nouveaux programmes — « Thailand : Kitchen of the World » puis « Thailand’s Brand » — dont l’objectif est désormais de faire connaître et de promouvoir la cuisine à destination des consommateurs étrangers. Les réalisations sont multiples, allant de la mise en place de campagnes internationales de communication à la délivrance de labels d’excellence et « d’authenticité » aux établissements étrangers respectant le cahier des charges édicté par le ministère du Commerce thaïlandais.

Près de vingt ans après le lancement de cette diplomatie de la table, les résultats sont là. Le nombre total de restaurants thaïs hors des frontières du pays est ainsi passé de 5 500 au début des années 2000 à plus de 15 000 aujourd’hui, permettant une augmentation notable des exportations agroalimentaires thaïlandaises. Sur un plan plus gastronomique, une étude menée en 2019 par le cabinet britannique YouGov auprès de 25 000 personnes réparties dans 24 pays faisait en outre apparaître que la cuisine thaïe occupait désormais la quatrième place des cuisines les plus plébiscitées, derrière la cuisine italienne, chinoise et japonaise.

Historiquement centrée sur les pays asiatiques (Corée, Taïwan, Indonésie), la planète gastrodiplomatique a néanmoins essaimé hors du continent et vu émerger de nouvelles polarités. Parmi elles, le Pérou fait aujourd’hui figure de réussite. Dans le sillage de quelques chefs à la renommée internationale (Gastón Acurio, Virgilio Martínez, Pía León, etc.), le pays décide de capitaliser sur cette appétence pour la cuisine péruvienne. Alors qu’une candidature est déposée à l’UNESCO pour la faire figurer sur sa liste du patrimoine culturel immatériel, le gouvernement donne en 2013 le coup d’envoi de la campagne de communication « Cocina peruana para el mundo » qui séduit le grand public autant qu’elle le surprend. En plus du désormais « traditionnel » soutien logistique à l’ouverture de restaurants péruviens, le Pérou fait le pari d’appuyer sa communication sur des stars internationales. Aux côtés des figures nationales Mario Vargas Llosa, Javier Wong ou Adolfo Perret, événements promotionnels et spots publicitaires mettent ainsi en scène l’actrice Eva Mendes, l’ancien vice-président américain Al Gore ou encore le chef Anthony Bourdain. En quelques années, ceviches, tamales et autres chicharrones se font une place de choix dans le paysage alimentaire des métropoles mondialisées, tandis que dans le même temps, guides et critiques culinaires font de Lima la nouvelle Rome de la planète gastronomique. Entre vecteur d’influence, catalyseur commercial et caisse de résonance médiatique, la gastrodiplomatie s’est hissée au rang d’arme de séduction massive, « la meilleure voie pour gagner les cœurs et les esprits » (Rockower).

Notes

(1) FAO, « Crops and livestock products » (https://​www​.fao​.org/​f​a​o​s​t​a​t​/​e​n​/​#​d​a​t​a​/​QCL).

(2) Earl Butz, « US Food Power : Ultimate Weapon in World Politics », Business Week, 15 décembre 1975, p. 54-60 (http://​la​.utexas​.edu/​u​s​e​r​s​/​h​c​l​e​a​v​e​r​/​3​5​7​L​/​3​5​7​L​U​S​F​o​o​d​P​o​w​e​r​B​W​1​9​7​5​t​a​b​l​e​.​pdf).

(3) Michel Woronoff, « Neuf années de Guerre de Troie », Pallas, 84, 2010, p. 287-297 (https://​journals​.openedition​.org/​p​a​l​l​a​s​/​3​463).

(4) Christopher R. Browning, The Origins of Final Solution : The Evolution of Nazi Jewish Policy, September 1939-March 1942, Lincoln, University of Nebraska Press, 2007.

(5) Le borscht est une soupe de betterave commune à plusieurs pays slaves.

(6) Maria Varenikova et Andrew E.Kramer, « A New Front Opens in the Russia-Ukraine Conflict : Borscht », The New York Times, 4 novembre 2020 (https://​www​.nytimes​.com/​2​0​2​0​/​1​1​/​0​4​/​w​o​r​l​d​/​e​u​r​o​p​e​/​r​u​s​s​i​a​-​u​k​r​a​i​n​e​-​b​o​r​s​c​h​t​.​h​tml).

(7) Belga, « Guerre en Ukraine et céréales : les États-Unis exhortent la Russie à accepter l’ouverture des ports ukrainiens », RTBF, 16 juin 2022 (https://​www​.rtbf​.be/​a​r​t​i​c​l​e​/​g​u​e​r​r​e​-​e​n​-​u​k​r​a​i​n​e​-​e​t​-​c​e​r​e​a​l​e​s​-​l​e​s​-​e​t​a​t​s​-​u​n​i​s​-​e​x​h​o​r​t​e​n​t​-​l​a​-​r​u​s​s​i​e​-​a​-​a​c​c​e​p​t​e​r​-​l​o​u​v​e​r​t​u​r​e​-​d​e​s​-​p​o​r​t​s​-​u​k​r​a​i​n​i​e​n​s​-​1​1​0​1​4​009).

(8) FAO, « Latin America and the Caribbean Regional Overview of Food Security and Nutrition 2018 », Santiago, 2019 (https://​www​.fao​.org/​3​/​c​a​2​1​2​7​e​n​/​c​a​2​1​2​7​e​n​.​pdf).

(9) Cette décision s’inscrivait dans le différend opposant depuis 2004 l’entreprise européenne Airbus et son concurrent américain Boeing.

(10) Pour une théorisation de la notion de soft power alimentaire, voir Christian Reynolds , « The Soft Power of Food : A Diplomacy of Hamburgers and Sushis ? », Food Studies : An Interdisciplinary Journal, 1(2), janvier 2012, p. 47-60 (https://​www​.researchgate​.net/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​/​2​6​1​7​6​0​6​2​9​_​T​h​e​_​S​o​f​t​_​P​o​w​e​r​_​o​f​_​F​o​o​d​_​A​_​D​i​p​l​o​m​a​c​y​_​o​f​_​H​a​m​b​u​r​g​e​r​s​_​a​n​d​_​Sushi).

(11) Paul S. Rockower, « Recipes for gastrodiplomacy », Place Branding and Public Diplomacy, 8(3), août 2012, p. 235.

Légende de la photo en première page : Pendant près de cinq mois, environ 20 millions de tonnes de céréales ont été bloquées aux frontières ukrainiennes, notamment dans les ports des pourtours de la mer Noire et de la mer d’Azov, en raison de l’offensive militaire russe. Les deux géants agricoles, la Russie et l’Ukraine, représentent un tiers des échanges de blé dans le monde. Plus précisément, cette céréale représente 90 % des échanges commerciaux réalisés depuis Kiev vers le continent africain. L’Égypte illustre par exemple cette dépendance en se procurant 70 % de son blé en Russie et 20 % en Ukraine. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Diplomatie n°117, « Les Balkans : l’autre poudrière de l’Europe ? », Septembre-Octobre 2022.

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