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Penser la guerre. Du réalisme

Quiconque est attentif aux discussions et débats publics concernant la Russie et ses relations avec les pays occidentaux depuis quelques années ne peut manquer d’avoir remarqué les enjeux de légitimité et d’influence autour de la qualification « réaliste », qu’elle concerne des individus, des positions ou des propos. De manière générale, ce qu’est le réalisme en relations internationales est souvent perçu de façon très simplifiée ou caricaturale au sein de l’opinion, parfois même de manière si déformée que les représentations n’ont plus grand-­chose à voir avec un objet originel complexe et aux multiples dimensions.

En contexte se greffent sur cette constante d’autres tendances, dont la tentative plus ou moins consciente d’imposer dans le débat public, y compris aux yeux de ceux qui les contestent, l’assimilation du « réalisme » avec un faisceau d’attitudes et de raisonnements convergeant vers les représentations du monde international et intérêts russes. Plutôt que de voir s’affronter différentes conceptions du réalisme et analyses s’en revendiquant sur la question russe se dessine ainsi une architecture du paysage intellectuel et idéologique où le « réalisme » tendrait à avoir une définition commune consensuelle et où les disputes auraient pour objet l’antagonisme du « réalisme » avec d’autres options d’intelligibilité de la vie internationale et choix dans l’action.

Il est vrai que durant un temps suivant le 24 février et la nouvelle invasion de l’Ukraine par la Russie, les représentants publics autoproclamés du « réalisme » géopolitique ont en France – et parfois ailleurs – brusquement fait profil bas, ou au moins profil plus humble en apparence. Cette attitude ne s’est pas maintenue très longtemps, le temps que l’on oublie qu’ils affirmaient depuis plusieurs mois et jusqu’au dernier moment, avec une très grande assurance au nom du « réalisme », que les pays anglo – saxons exagéraient dans leurs alertes quant à une éventuelle agression massive russe en Ukraine et que la Russie « n’envahirait jamais » l’Ukraine (1). Il n’est évidemment pas question de reprocher à ces analystes, quels que soient leur statut – politique, journalistique, militaire ou académique – de n’être pas capables de divination. Ce qui est plus problématique en revanche, c’est d’avoir posé des anticipations catégoriques, aussi bien sur le fond que sur la forme, et d’avoir manqué à la plus élémentaire prudence dans un contexte qui était surtout caractérisé par l’incertitude du comportement du pouvoir russe compte tenu des informations parcellaires à disposition.

Ils auraient aussi bien pu, tout en n’en pensant pas moins, formuler leur point de vue en termes de probabilités, nuancer le style péremptoire de leurs propos, ne serait-ce, après tout, que pour mieux préserver leur image publique au cas où la suite de l’histoire viendrait leur apporter la contradiction. Qu’ils se soient révélés à l’occasion si imprudents n’est pas aussi anecdotique que l’on pourrait le penser. D’abord parce que la prudence dans les affaires internationales, on le verra plus loin, est censée être une vertu du réalisme. Ensuite parce que les avertissements américains et anglais ont été traités avec mépris comme par la force de l’évidence, tandis que les discours de l’État russe, par les voix de Sergueï Lavrov et de Vladimir Poutine notamment, ont été crus et répétés avec la même force d’évidence. Or rien dans cette attitude n’a un quelconque rapport avec le « réalisme » : elle relève d’un parti pris idéologique dont on est en droit de s’interroger sur les ressorts et les conséquences. Enfin, parce qu’un minimum de conscience du fait que la réalité était à ce moment-là, pour l’observateur, incertitude et probabilités aurait dû, on l’a dit, inciter à formuler ses idées avec précaution, ne serait-ce que par intérêt personnel d’image. Ne pas l’avoir fait exprime donc l’inconscience de la structure fondamentale de la réalité en contexte, ce qui est dommage pour des « réalistes ».

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