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L’Indopacifique au cœur des mutations du système international

Le Quad, une approche « monopolistique » de l’Indopacifique ?

Dans le développement du concept d’Indopacifique, le Japon et les États-Unis se sont trouvés en position de surplomb, donnant une impulsion majeure à la mise en œuvre d’une stratégie multidimensionnelle qui de fait s’est progressivement traduite par une compétition avec la Chine. Rappelant le statut de puissance du Pacifique des États-Unis dans l’ensemble des documents se rapportant à l’Indopacifique, le département d’État et le Pentagone n’ont de cesse de souligner que le théâtre indopacifique est un espace prioritaire pour les intérêts américains. Des présidences Obama à Trump, on a pu interroger l’engagement américain, notamment en termes de financement envers une stratégie indopacifique globale et de long terme. Le retrait du traité de libre-échange transpacifique, par Donald Trump, en 2017, a été assez mal perçu. D’autant qu’en 2020, la Chine a promu le partenariat régional économique global (RCEP), entre elle-même, les États de l’ASEAN, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Depuis, le président Biden, dont le souci est de s’affranchir des chaines d’approvisionnement chinoises, a lancé un partenariat économique concurrent excluant Pékin, le Cadre économique pour l’Indopacifique (IPEF ou Indopacific economic framework). Outre les États-Unis, l’IPEF comprend pour l’instant 12 pays, dont le Japon, qui représentent ensemble environ 40 % du PIB mondial (10).

De plus, les États-Unis ont accentué leur emprise militaire dans le Pacifique occidental avec la signature du partenariat AUKUS avec l’Australie et le Royaume-Uni en septembre 2021. En cela, la rhétorique des dernières stratégies indopacifiques américaines, comme de la National security strategy (11) et les actions de Washington destinées à limiter l’affirmation chinoise, peut être jugée cohérente.

La mise en avant du mécanisme du Quad et l’extension de son champ d’action par l’administration Biden depuis 2021 illustrent la volonté américaine de disposer d’une vaste coalition afin de consolider alliances traditionnelles et nouveaux partenariats pour établir une position de force face à la Chine (12). Les dernières réunions du mécanisme, désormais tenues au niveau des dirigeants des quatre membres fondateurs (États-Unis, Japon, Australie, Inde) ont souligné un changement de perspective avec le souci de créer des groupes de travail fonctionnels prenant en compte un ensemble de problématiques sécuritaires affectant la région : la production de vaccins, la lutte contre le changement climatique, le soutien à la connectivité régionale. Les problématiques de sécurité hard ne sont pas pour autant mises de côté. La sécurité maritime et le souci d’une meilleure interopérabilité entre marines partenaires ont vu le renforcement des exercices d’entrainement Malabar incluant la Corée du Sud, Singapour, le Canada, le Royaume-Uni et la France.

Enfin, le Quad a l’ambition de rééquilibrer la potentielle faiblesse capacitaire et les moyens militaires américains jugés insuffisants en cas de crise majeure en Indopacifique face aux avancées chinoises, notamment technologiques. Les conditions d’un partage du fardeau se posent d’autant plus au regard de l’investissement massif des États-Unis sur le théâtre européen en termes de soutien financier et de transfert d’équipement militaire à l’Ukraine.

Le rapprochement récemment observé entre la Chine et la Russie dans le contexte de la guerre en Ukraine montre — s’il en était besoin — l’interdépendance des problématiques de sécurité des théâtres européens et indopacifiques. Si les États-Unis, la France et l’UE coopèrent étroitement pour faire face à une guerre sur le sol européen, ils le doivent également pour prévenir toute crise grave en Indopacifique, où ils ont également des intérêts stratégiques majeurs à protéger.

Cela suppose d’ajuster les politiques chinoises des uns et des autres, sachant que pour les États-Unis, comme pour la France et l’UE, l’enjeu commun est d’être moins dépendants des chaines d’approvisionnement chinoises et de se prémunir contre tout comportement prédateur de Pékin dans les domaines économiques et militaires.

La revendication d’une troisième voie par la France en Indopacifique et son refus d’une politique confrontationnelle qui serait à ses yeux celle conduite par les États-Unis, ne doit pas conduire à une absence de coordination voire à un manque d’unité de vue dans les analyses qui tourneraient à l’avantage de la Chine.

Enjeux géostratégiques dans l’Indo-Pacifique

Notes

(1) Y compris pour des pays lointains comme l’Allemagne ou les Pays-Bas.

(2) Intervention (via Zoom) de l’ambassadeur Nobukatsu Kanehara, ancien diplomate et conseiller diplomatique du Premier ministre Shinzo Abe, à la conférence de l’Observatoire géopolitique de l’Indopacifique de l’IRIS, Université de Montpellier, 30 novembre 2022.

(3) Philippe Ricard, « Sommet de l’APEC : la France se veut actrice dans l’Indo-Pacifique », Le Monde, 18 novembre 2022 (http://​rb​.gy/​z​b​f​rrj)

(4) Ministère des affaires étrangères du Japon, « Confluence of the Two Seas », discours de Shinzo Abe, Premier ministre du Japon, août 2007 (http://​rb​.gy/​a​v​u​yjq).

(5) Gurpreet Singh Khurana, « What is the Indo-Pacific ? », in Geopolitics by Other Means : the Indo-PacificRreality (dir. A. Berkovsky et S. Miracola), ISPI, février 2019, p. 13-32 (http://​rb​.gy/​b​r​d​52d).

(6) Nusantara (qui signifie « archipel » en indonésien) est d’ailleurs le nom de la future capitale du pays, sur l’île de Bornéo, alors que l’actuelle capitale Jakarta subit de plein fouet les effets du changement climatique.

(7) Marianne Péron-Doise, « L’Indo-Pacifique, une reconstruction régionale fondée sur l’affirmation du maritime dans les relations internationales », Les Grands Dossiers de Diplomatie n°53, octobre-novembre 2019 (http://​rb​.gy/​u​y​e​5dc).

(8) Rory Medcalf, « Redefining the region : The Indo-Pacific idea  », in T. Huxley et W. Choong (dir.), Asia-Pacific Regional Security Assessment, Londres, International Institute of Strategic Studies, 2015.

(9) Amitav Acharya, « The Myth of ASEAN Centrality ? », Contemporary Southeast Asia, vol. 39, n°2, août 2017, p. 273-279.

(10) Kentaro Iwamoto, « Indo-Pacific Economic Framework is not an FTA : 5 things to know », Nikkei Asia, 19 mai 2022 (http://​rb​.gy/​k​p​d​ypv).

La Tribune, « Les États-Unis scellent une nouvelle alliance économique en Asie-Pacific, Pékin fulmine », 23 mai 2022 (http://​rb​.gy/​i​z​d​4tl).

(11) The White House, « National Security Strategy », 8 novembre 2022 (http://​rb​.gy/​b​4​f​wwv).

(12) Dhruva Jaishankar et Tanvi Maden, « The Quad Needs a Harder Edge : It’s Time for the Group to Prioritize Its Security Agenda », Foreign Affairs, 19 mai 2022 (http://​rb​.gy/​v​8​f​pgp).

Article paru dans la revue Diplomatie n°119, « 20 ans de Diplomatie : quelle évolution du monde ? », Janvier-Février 2023.
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