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Le Hezbollah, l’épée de Damoclès qui pèse sur Israël et la région ?

Quel est l’état des liens entre le Hezbollah et le Hamas et quelle a été la position du mouvement libanais face à l’attaque du Hamas du 7 octobre dernier ?

D. Leroy : Le Hezbollah et le Hamas partagent un lien organique avec l’Iran. Ils font chacun partie de ce que le corps des Gardiens de la Révolution islamique appelle « les six armées de Téhéran en dehors d’Iran » : un montage régional d’acteurs miliciens qui constituent autant d’assurances-vie pour le régime iranien dans son rapport de force avec ses opposants de longue date que sont Israël, les États-Unis et l’Arabie saoudite. Dans ce cadre-là, il existe une réelle coordination par rapport à certains objectifs stratégiques, qui sont partagés entre le Hamas, le Hezbollah, les autres milices et le « vaisseau-mère » iranien. La constitution d’otages dans le but de procéder à des échanges de prisonniers est un exemple de ces « lignes de force » stratégiques. Chaque membre de ce maillage est bien sûr libre de sonder et calibrer ses propres opportunités tactiques au service de ces objectifs stratégiques.

Dans le cas de la guerre des 33 jours qui s’est déroulée entre Israël et la composante armée du Hezbollah — la Résistance islamique — en 2006, Hassan Nasrallah, leader du mouvement libanais, n’était pas lui-même au courant des modalités de l’attaque transfrontalière qui avait mis le feu aux poudres. Nous assistons à la même situation aujourd’hui avec la composante armée du Hamas — les Brigades d’Izzeddine al-Qassam — qui a clairement pris une initiative le 7 octobre, prenant tout le monde par surprise. Le Hezbollah a certes immédiatement affiché son alignement de principe sur ce que le Hamas essayait d’atteindre et a rapidement initié des tirs « symboliques » de soutien. En revanche, nous avons pu constater qu’il n’y a pas eu d’escalade immédiate et exponentielle au départ du Sud-Liban par rapport aux règles (tacites) d’engagement qui s’y étaient instaurées depuis 2006.

Il a fallu attendre le 3 novembre dernier (1) pour avoir une première prise de parole, très attendue, du « Sayyed » (Nasrallah). Si beaucoup ont cru que ce dernier allait appeler à l’ouverture d’une guerre régionale de haute intensité, ce n’est finalement pas ce qui s’est passé. Rétrospectivement, Hassan Nasrallah a adopté une position qui reflète celle de Téhéran, insistant sur le caractère exclusivement palestinien de l’opération « Déluge d’al-Aqsa » et accusant les Américains d’être des causeurs chroniques de guerre.

Dans un Moyen-Orient où il faut souvent se montrer fort militairement pour se faire respecter politiquement, nous assistons donc à une — relative et fragile — retenue tactique de la part des deux belligérants le long de la frontière israélo-libanaise. L’atmosphère y reste des plus volatiles, dans la mesure où ni Tsahal, ni la Résistance islamique ne peuvent se permettre de projeter la moindre hésitation quant à leur détermination à en découdre en cas d’absolue nécessité.

Quid de la situation sécuritaire à la frontière israélo-libanaise actuellement ?

Actuellement, les tirs continuent de se multiplier et leur profondeur ne cesse de se rallonger de semaine en semaine, poursuivant l’exode des populations respectives. La température continue de sensiblement monter (2), exception faite pour la semaine de trêve qui a permis les premiers échanges de détenus. Par ailleurs, les tirs se font de plus en plus précis, grâce à des projectiles dont le système de guidage se révèle de plus en plus sophistiqué. Mais le Hezbollah n’a pas encore dévoilé les pièces maitresses tant redoutées de son arsenal. Nous sommes donc face à une surenchère contrôlée, constante mais lente. Les dégâts sont néanmoins non négligeables avec plus de 1000 projectiles tirés du côté du Hezbollah, qui compte déjà plusieurs dizaines de morts dans ses rangs, sans compter les victimes civiles. Les destructions matérielles sont également de plus en plus importantes de part et d’autre de la « ligne bleue » qui sillonne les deux territoires nationaux.

Pourquoi l’ouverture d’un « front nord » avec le Hezbollah est-elle une crainte d’Israël ?

De toute la périphérie israélienne, c’est le front nord qui a récemment constitué la véritable bête noire de l’état-major de Tsahal. Ceci s’explique par la montée en puissance, au fil des années, du Hezbollah, et notamment la manière dont il a renforcé sa stature dans le contexte de la guerre civile syrienne, où il s’était engagé à hauteur de 8000 hommes déployés simultanément. Il est question d’une force qui est passée, en un peu plus de quatre décennies, d’un statut de milice locale dans la partie septentrionale de la plaine de la Bekaa à celui de phénomène milicien le plus robuste de tout le Moyen-Orient, possédant une véritable stature régionale (pleinement assumée de surcroit).

À propos de l'auteur

Didier Leroy

Chercheur à l'Institut royal supérieur de défense (IRSD) en Belgique, Didier Leroy est également chercheur associé à l'Université libre de Bruxelles (ULB) et à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il est notamment l’auteur de deux ouvrages sur le Hezbollah.

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