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Le Hezbollah, l’épée de Damoclès qui pèse sur Israël et la région ?

Du point de vue des ressources humaines et à titre de comparaison, les brigades Qassam du Hamas sont estimées à 20 000 miliciens de carrière, un chiffre que l’on peut doubler en temps de crise comme c’est le cas actuellement à travers les réservistes et les partisans. Le Hamas possèderait également un arsenal qui avoisinerait les 15 000 projectiles, qui sont majoritairement bricolés sur place et proportionnellement peu performants. En revanche, du côté du Hezbollah, les spécialistes s’accordent sur un effectif de 25 000 à 30 000 combattants à temps plein, ordre d’idée que l’on peut probablement doubler, voire tripler en temps de crise. Mais le véritable élément dissuasif provient de l’arsenal du Hezbollah, qui est estimé entre 130 000 et 150 000 projectiles incluant des roquettes et des missiles. Il s’agit d’un arsenal bien plus diversifié, et complémenté par une flotte de drones. Le scénario noir de Tsahal consisterait à voir la composante armée du Hezbollah lancer des salves de tirs fournis de manière à « noyer » le système de détection du dôme de fer israélien, parce qu’il en a les moyens, sur un laps de temps bien plus long que ce que peut envisager le Hamas.

Le 7 décembre 2023, le Premier ministre israélien a déclaré que « si le Hezbollah commet une erreur, cela transformera Beyrouth et le Sud-Liban en Gaza et Khan Younis » (3). Quelles seraient les conséquences d’un conflit ouvert entre Israël et le Hezbollah ?

L’assaut du 7 octobre ressemble à un scénario fort similaire à ce que la plupart des analystes redoutaient ces dernières années sur le front nord, et non à Gaza sur le front sud. Tout le monde savait que la prochaine guerre entre le Hezbollah et Tsahal aurait des airs de ce qui se passe actuellement avec le Hamas. Le jour où les choses dérapent véritablement avec le Hezbollah, nous nous attendons au même genre d’opération complexe de la part du mouvement chiite libanais. On sait également qu’en retour, le marteau israélien frappera plus fort que jamais. Il ne faut pas oublier que Tsahal a déjà envahi le Sud-Liban à deux reprises (1978, 1982), et qu’Israël a occupé celui-ci jusqu’en 2000. En 2006, lors de la guerre des 33 jours, l’armée israélienne avait détruit une grande partie de l’infrastructure du Liban. Il ne fait aucun doute que si un nouveau conflit devait voir le jour, les frappes seraient au moins aussi intenses qu’en 2006, et très probablement plus dévastatrices. Il faudrait donc s’attendre à voir un Liban totalement dévasté, sachant que le Liban d’aujourd’hui est déjà économiquement en faillite. Cela laisse présager un scénario cataclysmique pour le pays. En même temps, c’est cette perspective qui constitue l’ultime garde-fou pour le Hezbollah. La pression interne à l’échelle nationale est énorme pour un Hezbollah qui ne peut pas jouer les va-t-en-guerre comme en 2006.

Aujourd’hui, nous sommes face à un pays qui va très mal et qui n’a en outre plus de président depuis la fin du mandat de Michel Aoun en octobre 2022. Une nouvelle guerre amorcée par le Hezbollah aurait des conséquences catastrophiques pour le Liban, dont une partie significative de la population, historiquement hostile, pourrait se retourner contre le mouvement chiite. Ce qui constituerait une situation très dangereuse pour son propre agenda. Par ailleurs, nous voyons mal le fragile équilibre intercommunautaire libanais s’améliorer dans des circonstances aussi graves.

Quelles sont les perspectives dans la situation actuelle ?

Il convient de rappeler que, pour le moment, la plupart des acteurs régionaux et globaux freinent des quatre fers pour éviter la spirale d’une guerre qui s’élargirait davantage.

Cependant, dans l’équation actuelle, nous avons un Hamas qui joue le tout pour le tout face à une armée israélienne qui tente de l’éradiquer. Or le Hamas n’est pas éradicable. Le Hamas n’a donc pas d’autres solutions que celle de la fuite en avant en jouant la carte de la polarisation jusqu’au bout. Du côté de Tsahal, nous sommes également dans une posture jusqu’au-boutiste avec une armée qui est quelque part prise en otage par les franges les plus à droite et les plus religieuses de tout ce que l’on a pu observer dans l’histoire d’Israël. Dévoilant une guerre de moins en moins « raisonnée » et de plus en plus idéologique, le cabinet de guerre actuellement à la manœuvre est à la fois en train de s’enliser dans la destruction totale de Gaza, de favoriser le risque de voir apparaitre une nouvelle intifada en Cisjordanie, et de surenchérir face au Hezbollah sur le front nord. Tout ceci se déroule dans une atmosphère de campagne électorale où le Premier ministre Benyamin Netanyahou sait pertinemment qui il doit séduire pour rester au pouvoir. Au-delà de devoir se montrer aussi féroce que possible face aux ennemis de l’État hébreu, il doit surtout se présenter comme le candidat garantissant qu’on ne laissera pas un État palestinien voir le jour.

Propos recueillis par Thomas Delage le 15/12/2023.

Notes

(1) https://​www​.lorientlejour​.com/​a​r​t​i​c​l​e​/​1​3​5​6​1​0​6​/​l​e​s​-​m​o​m​e​n​t​s​-​f​o​r​t​s​-​d​u​-​d​i​s​c​o​u​r​s​-​d​e​-​h​a​s​s​a​n​-​n​a​s​r​a​l​l​a​h​.​h​tml

(2) https://​www​.courrierinternational​.com/​a​r​t​i​c​l​e​/​r​e​c​i​t​-​d​a​n​s​-​l​e​-​s​u​d​-​d​u​-​l​i​b​a​n​-​l​a​-​b​a​t​a​i​l​l​e​-​e​n​t​r​e​-​l​e​-​h​e​z​b​o​l​l​a​h​-​e​t​-​i​s​r​a​e​l​-​a​-​d​e​j​a​-​c​o​m​m​e​nce

(3) https://​www​.i24news​.tv/​f​r​/​a​c​t​u​/​i​s​r​a​e​l​/​1​7​0​1​9​6​0​9​1​8​-​s​i​-​l​e​-​h​e​z​b​o​l​l​a​h​-​c​h​o​i​s​i​t​-​d​e​-​d​e​c​l​e​n​c​h​e​r​-​u​n​e​-​g​u​e​r​r​e​-​t​o​t​a​l​e​-​i​l​-​t​r​a​n​s​f​o​r​m​e​r​a​-​b​e​y​r​o​u​t​h​-​e​n​-​g​a​z​a​-​b​e​n​j​a​m​i​n​-​n​e​t​a​n​y​a​hou

Légende de la photo en première page : Le 11 décembre 2023, après de violents affrontements entre le Hezbollah et l’armée israélienne à la frontière sud du Liban, le quotidien libanais L’Orient- Le Jour s’inquiétait d’une « escalade dangereuse et [d’]un risque de dérapage incontrôlé ». En effet, la veille, le Hezbollah, allié de l’Iran, avait revendiqué plusieurs opérations ciblées contre l’armée israélienne, dont une attaque de drones, entrainant une violente riposte de Tsahal « causant des destructions massives et sans précédent dans des quartiers résidentiels de plusieurs localités, notamment à Aïtaroun, où une rue entière a été rasée ». Pour le quotidien, le Hezbollah est aujourd’hui confronté à un « choix impossible » : « faire une concession à l’ennemi » ou « assumer le risque d’une guerre totale ». (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Diplomatie n°125, « Israël – Palestine : vers une crise régionale majeure ? », Janvier-Février 2024.

À propos de l'auteur

Didier Leroy

Chercheur à l'Institut royal supérieur de défense (IRSD) en Belgique, Didier Leroy est également chercheur associé à l'Université libre de Bruxelles (ULB) et à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il est notamment l’auteur de deux ouvrages sur le Hezbollah.

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