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« Les progrès technologiques ont une tendance implacable à s’annuler mutuellement »

La mort du porte-­avions a été mille fois annoncée… et l’est encore périodiquement, cette fois via la menace des missiles hypervéloces ou de haut supersonique. On voit aussi qu’il reste un « attracteur » pour nombre de marines. Le porte-­avions va-t‑il continuer de survivre ?

Le débat sur la pertinence des porte-­avions remonte à leur naissance dans l’entre-­deux-guerres. Depuis leur avènement au cours de la Deuxième Guerre mondiale, ils ont fait l’objet de deux objections récurrentes : leur coût et leur vulnérabilité. Or, dans ces débats, les facteurs de supériorité que j’ai pu mentionner plus haut (à commencer par leur puissance de frappe et leur mobilité) sont souvent oubliés, si bien que le coût et la vulnérabilité sont mis en avant de manière absolue, sans les contrebalancer par les gains obtenus par ailleurs. Pourtant, l’histoire est frappante : chaque fois que l’on annonce la fin des porte-­avions (face à l’arme atomique, face aux sous-­marins nucléaires, face aux missiles basés à terre, face aux satellites soviétiques, etc.), la conflictualité se charge de prouver leur pertinence. C’est le cas en Corée (1950), au Vietnam (années 1960-1970), pendant les trois guerres du Golfe (1980-1988, 1991, 2003), en Afghanistan à partir de 2001, mais encore plus aux Malouines en 1982, où les porte-avions britanniques, qui devaient alors être vendus à d’autres nations, se révèlent être le fer de lance de l’opération « Corporate ».

Aujourd’hui, l’argument de la vulnérabilité revient en force, cette fois avec les armes hypervéloces que vous évoquez(5). Bien sûr, cette menace doit être prise en compte, et nul doute que les couches défensives existantes autour d’un porte-­avions devront s’adapter pour relever ce défi, comme elles l’ont toujours fait au cours de l’histoire récente. Mais il faut aussi dire que trouver, suivre et désigner un porte-­avions mobile opérant en haute mer pour pouvoir le frapper est une gageure, dont rien n’indique à ce stade qu’elle ait été relevée par nos compétiteurs. Les Soviétiques ont longtemps essayé, avec une débauche de moyens, sans succès(6). Rien d’étonnant : les challenges technologiques sont énormes, comme l’ont bien résumé dans un récent article Cameron Tracy et David Wright(7). En outre, au XXIe siècle, quoi qu’on en dise, tout ce qui est fixe est vulnérable… et tout ce qui est mobile l’est moins(8), comme le montre chaque jour qui passe la guerre en mer Noire. Et comme vous le mentionnez, il est clair que les mêmes nations qui développent des armes hypervéloces s’équipent aussi à marche forcée de porte-­avions(9), et pas uniquement pour des questions de prestige. Je pense qu’il faut donc sortir du débat « sunset/sunrise capacities », qui est biaisé. En dernier lieu, il me semble important de ne pas caricaturer les choses en versant dans l’esprit de chapelle : posséder un porte-­avions est d’abord un choix politique et le reflet d’une politique de défense, pas un caprice corporatiste.

Dans votre ouvrage sur Le groupe aéronaval depuis la fin de la guerre froide, vous montrez la diversité des types d’interventions, cinétiques comme non cinétiques, à laquelle la Marine nationale a été confrontée. Si vous participiez à la conception du porte-­avions de nouvelle génération, quelles leçons de ces opérations prendriez-­vous en compte pour le design du nouveau bâtiment ?

Votre interrogation porte sur « le » porte-­avions de nouvelle génération (PA‑NG) : je mets donc d’emblée de côté la question du nombre de porte-­avions, qui a pourtant été déterminante sur la manière dont Paris a employé son GAN des années 1960 aux années 1990, la permanence du GAN étant perdue à partir de 1997 avec le désarmement du Clemenceau.

Au registre des enseignements positifs, on peut commencer par retenir l’importance de la fonction « plateforme de commandement » du porte-­avions. En trois décennies d’opérations, le format de l’état-­major embarqué n’a fait qu’augmenter en quantité et en qualité, pour répondre à des sollicitations toujours plus nombreuses. Les opérations multidomaines accentueront cette tendance : il convient donc de ménager de l’« espace foncier » et de la « marge de connectivité » pour absorber les futures évolutions dans ce domaine. L’interopérabilité est un autre enseignement majeur : à partir de 1991, la performance opérationnelle du GAN est une fonction croissante de son interopérabilité avec ses alliés, qui passe notamment par les avancées techniques apportées par le Charles de Gaulle et son groupe aérien embarqué à partir de 2001. Je pense donc que le PA‑NG doit favoriser, par son design, cette interopérabilité, tant sur les installations d’aviation que sur ses systèmes de communication ou son système de combat.

La capacité du porte-­avions à assurer sa propre protection me semble être une autre ligne de force à perpétuer : cela passe par une autodéfense autonome et robuste, et plus généralement par une capacité à construire une situation tactique dans la profondeur, avec des senseurs à la pointe. Dans ce domaine, il nous faut reproduire, en passant au PA‑NG, le même niveau de « gain » que lors du passage de la classe Clemenceau au Charles de Gaulle. Un autre enseignement important est l’aptitude à faire évoluer le porte-­avions en cohérence avec les « standards » de son groupe aérien embarqué : cette agilité croisée entre le Charles de Gaulle, le Rafale Marine, le Super Étendard modernisé et l’E‑2C a permis au GAN de « dilater » constamment son enveloppe de performance tactique depuis 2001, et d’être ainsi au rendez-vous des opérations. Il convient de maintenir cette « formule gagnante » pour la suite, ce qui implique toute une série d’exigences, depuis le système de combat jusqu’à des ateliers aéronautiques en passant par les soutes à munitions. Enfin, au titre des enseignements, le rôle joué par la mission de dissuasion nucléaire ne doit pas être perdu de vue : tous les témoins de l’histoire du GAN sur les quatre dernières décennies s’accordent à reconnaître que cette « mission ultime » a « tiré vers le haut » tous les acteurs par son exigence. Le PA‑NG gagnera donc à reprendre le flambeau de cette mission, ce qui implique là aussi des exigences de design particulières.

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