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Le concept d’Indo-Pacifique : instrument conjoncturel ou réalité ancrée ?

Depuis quelques années, le concept d’Indo-Pacifique fait l’objet de nombreux débats et de réflexions stratégiques. Cette région cristalliserait les ambitions contradictoires des États-Unis et de leurs alliés d’une part et la rapide ascension économique, politique et militaire de la Chine d’autre part.

Espace aux contours assez mal définis et sujets à interprétations multiples de la part des acteurs, l’Indo-Pacifique s’est imposé au cours de la dernière décennie comme un enjeu majeur des relations internationales. Après le Japon, l’Australie et l’Inde, les États-Unis se sont exprimés pour la première fois en 2017 sur une stratégie indo-pacifique, avant d’être suivis par la France et plusieurs États européens, ainsi que par d’autres pays comme la Corée du Sud ou le Canada (1).

Dans les articles du quotidien Le Monde (2), la fréquence du concept d’Asie-Pacifique était, jusqu’à tout récemment, largement supérieure à celle d’Indo-Pacifique, insignifiante jusqu’en 2018 environ. La fréquence du concept d’Asie-Pacifique avait pris son essor vers 1985 et s’était vue multipliée par plus de 6 jusqu’en 1995, avant de connaitre un déclin relatif. La fréquence du concept d’Indo-Pacifique explose en 2019, est multipliée par 20 de 2017 à 2020, et domine désormais largement la fréquence de mention du concept d’Asie-Pacifique.

Or, ces évolutions ne sont pas neutres, car ces noms reflètent des choix stratégiques. Les noms des régions (régionymes) sont des lectures subjectives. Leur origine et les limites des régions ainsi façonnées reflètent les représentations des acteurs qui les nomment, et peuvent traduire des enjeux de pouvoir — ainsi des limites de l’Europe avec ou sans la Russie, avec ou sans la Turquie, sur la position du Royaume-Uni à côté de l’Europe dans les discours britanniques… De fait, que signifie l’avènement rapide du concept d’Indo-Pacifique, et comment expliquer son succès face au vocable plus ancien d’Asie-Pacifique ?

Les noms des régions en Asie ont eux aussi connu une histoire, une évolution. Le concept d’Asie du Sud-Est est relativement récent : il s’agit d’une création américaine pendant la Seconde Guerre mondiale avec le South East Asia Command, la structure de commandement mise en place pour superviser les opérations alliées dans la région à partir de 1942. Ce nom a par la suite été investi d’un sens fort par l’ASEAN, l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est, l’organisation régionale créée en 1967 dans un contexte de guerre froide et de lutte contre les insurrections communistes, et qui n’a connu de vocation économique que bien des années plus tard. Le régionyme d’Asie-Pacifique est lancé en 1989 à l’initiative de l’Australie et du Japon, pour être rapidement repris par les États-Unis. Il s’agissait, pour Canberra et Washington, d’ancrer leur État dans la dynamique économique et commerciale de l’Asie de l’Est, et de ne pas laisser se développer d’accord commercial dont ils ne feraient pas partie ; pour le Japon, de s’assurer de la présence et de l’ouverture des États-Unis, partenaire commercial majeur. L’Asie-Pacifique était une région d’étendue très variable selon le narrateur, un concept flou porté par une instance (APEC ou Asia-Pacific Economic Cooperation) au rôle politique comme économique très modeste. Ce régionyme est largement associé au mythe de l’Asie nouveau centre du monde du XXIe siècle, à l’essor de grandes négociations commerciales, au triomphe de l’idée de libre-échange et d’une mondialisation libérale d’inspiration occidentale (3).

Émergence du concept d’Indo-Pacifique

Le concept d’Indo-Pacifique a d’abord été utilisé par des biologistes à partir des années 1920 pour désigner une région biogéographique comprenant le Nord de l’océan Indien, les eaux de l’Asie du Sud-Est et l’Ouest du Pacifique, sans aucune connotation politique au départ. Karl Haushofer, théoricien allemand de l’école matérialiste en géopolitique pendant l’entre-deux guerres, a repris le terme peu après, précisément sur la base de son unité biogéographique, mais aussi de la présence de langues austronésiennes à Madagascar, en Asie du Sud-Est (avec le malais et sa version indonésienne notamment) et jusqu’en Nouvelle-Zélande, pour lui consacrer un ouvrage en 1939 (4). Haushofer envisageait une région indo-pacifique comprenant des forces anticoloniales en Inde et en Chine, en tant qu’alliées de l’Allemagne contre la domination maritime de la Grande-Bretagne, des États-Unis et de la Chine (5). Ce concept n’a pas survécu au nazisme et au rejet de la géopolitique matérialiste qui s’y était trop associée, à la suite de la Seconde Guerre mondiale.

À propos de l'auteur

Frédéric Lasserre

Directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG), département de géographie, Université Laval (Québec, Canada).

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