Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Le concept d’Indo-Pacifique : instrument conjoncturel ou réalité ancrée ?

Face à l’émergence de ces discours sur une supposée région indo-pacifique, la Chine refuse de reconnaitre l’existence même d’un tel espace géographique. En effet, elle perçoit ce concept comme une stratégie dirigée contre elle, visant à limiter le déploiement de ses politiques à travers des tactiques de « containment  », voire d’encerclement ou de pression militaire. Elle associe l’utilisation du concept d’Indo-Pacifique à un instrument de l’impérialisme américain, souhaitant imposer sa vision géopolitique dans un espace où la Chine serait un adversaire. A contrario, la Chine entend poursuivre le développement de sa stratégie des nouvelles routes de la soie, ou Belt and Road Initiative, associant depuis 2013 une dimension maritime — « 21st Century Maritime Silk Road » reliant la Chine à l’Europe et à l’Afrique via l’océan Indien, et vers le Pacifique depuis 2017 avec les « passages économiques bleus » — à une dimension continentale (« Silk Road Economic Belt ») et les six corridors terrestres précisés en 2015. Incidemment, il y a ici un trait commun entre les discours japonais, chinois, indien, européen et américain, à savoir l’importance des préoccupations d’ordre maritime : pour le Japon comme pour les États-Unis, le caractère stratégique du commerce, de la liberté de navigation et une préoccupation face à l’expansion de la flotte militaire chinoise ; pour l’Inde, l’idée d’un encerclement naval à travers la mise en place supposée de cette stratégie chinoise dite du « collier de perles » — ce réseau de points d’appui navals (Djibouti, Mombasa, Gwadar, Hambantota, Sittwe…) que développerait la Chine pour contrer la marine indienne — ; la Chine elle-même nourrit des préoccupations maritimes avec le fameux « dilemme de Malacca » souligné dès 2003 par le président Hu Jintao, et qui repose sur le constat de la vulnérabilité des échanges chinois, importation de matières premières et exportation de biens vers les marchés européens, envers les passages maritimes stratégiques de Malacca mais aussi de Bab el Mandeb et de Suez.

Un concept pour quoi faire ?

Au-delà des discours, on relève peu de projets structurants susceptibles d’orienter les diverses stratégies dans une direction commune, ou de donner corps à un concept très théorique et marqué au coin de la peur d’une puissance émergente, à tout le moins de la perception d’un ordre régional bousculé. Washington a tenté une timide définition de l’Indo-Pacific Economic Framework for Prosperity (IPEF) ou de projets visant à contrer les nouvelles routes de la soie, comme le Blue Dot Network, mais à ce jour ces initiatives ont connu des résultats très limités, sur les plans économiques et a fortiori politique. Des discussions sont toujours en cours afin de renforcer la résilience des chaines logistiques, nouvel objectif géoéconomique tant du Japon que des États-Unis, avec un premier accord de coopération sur les chaines logistiques signé le 31 mai 2023, mais dont les effets prendront sans doute du temps à se matérialiser — modifier les chaines de valeur logistiques prend du temps et des investissements de la part des entreprises. Washington n’entend pas relancer de plan d’appui majeur aux investissements, ni de négociation commerciale, or ce sont précisément ces deux volets qui suscitent l’intérêt des partenaires régionaux des États-Unis.

Ainsi, on observe des divergences sur la stratégie économique même à adopter, alors que le discours de la Chine centré sur les nouvelles routes de la soie, qui certes nécessite des ajustements avec les critiques sur les retombées réelles des projets financés par la BRI ou sur l’endettement des pays partenaires (9), est beaucoup plus clair avec la possibilité de prêter des sommes considérables à des fins de développement, même si le gouvernement chinois a considérablement resserré les conditions d’octroi des prêts, justement pour faire face aux critiques sur le piège de la dette que constituerait la BRI. Ainsi, en ordre dispersé, le Japon priorise les accords de libre-échange ; Washington est ambivalent et s’est retiré en 2017 du Partenariat Trans-Pacifique ; l’Inde s’est retirée en 2019 des négociations sur le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) et semble se tourner vers des pratiques davantage protectionnistes.

De fait, le concept d’Indo-Pacifique souffre de plusieurs faiblesses. Apparu très soudainement, il n’est soutenu par aucune justification commerciale, institutionnelle, environnementale ou humaine tangible : il n’existe pas de région indo-pacifique cohérente sur le plan géographique, encore moins dans les représentations des acteurs qui portent le concept. L’Indo-Pacifique est une construction politique très datée et fortement connotée, tout comme l’était l’Asie-Pacifique en son temps (1989). L’élément vraiment structurant de ce concept, son cœur, serait constitué par l’Asie maritime, soit l’Asie du Sud-Est, et les façades maritimes de l’Asie de l’Est et du Sud ; mais ce cœur, pour convenir assurément aux pays de l’ASEAN en renforçant leur idée de « centralité », ne satisferait probablement ni Washington, ni Paris… Les motivations des promoteurs de ce concept d’Indo-Pacifique sont largement en réaction, tout comme pour l’Asie-Pacifique : en 1989, il s’agissait pour Washington de s’ancrer dans une région à forte croissance face aux puissances émergentes, et pour Tokyo de ne pas demeurer isolé ; aujourd’hui, l’Indo-Pacifique répond à l’anxiété générée par l’ascension rapide de la Chine.

Le concept comprend une forte dimension de sécurité navale et maritime, ce qui attire peu nombre d’acteurs asiatiques. Le concept mobilise une faible force de proposition économique — or ce n’est pas le problème de la Chine, avec les nouvelles routes de la soie et son rayonnement commercial qui demeure très puissant malgré le ralentissement économique observé à l’heure actuelle. Il reste à investir le concept d’Indo-Pacifique d’un sens pratique et partagé.

Notes

(1) B. Courmont, E. Mottet et M. Péron-Doise, « L’Indo-Pacifique, des visions plurielles entre convergences et dissonances », Revue internationale et stratégique, no 129, 2023, p. 35-39 (https://​doi​.org/​1​0​.​3​9​1​7​/​r​i​s​.​1​2​9​.​0​035).

(2) Décompte obtenu avec l’application Gallicagram.

(3) F. Lasserre, « L’ère du Pacifique : une représentation schématique ? Histoires de centres du monde », in F. Lasserre et E. Gonon, Espaces et enjeux : méthodes d’une géopolitique critique, Montréal/Paris, L’Harmattan, 1998, p. 381-398.

(4) K. Haushofer, Deutsche Kulturpolitik im indopazifischen Raum, Hambourg, Hoffmann & Campe, 1939.

(5) H. Li, « The “Indo-Pacific” : Intellectual Origins and International Visions in Global Contexts », Modern Intellectual History, vol. 19, Issue 3, septembre 2022, p. 807-833 (http://​rb​.gy/​w​t​4​q6y).

(6) V. Goin, « L’espace indopacifique, un concept géopolitique à géométrie variable face aux rivalités de puissance », Géoconfluences, octobre 2021 (http://​rb​.gy/​p​s​2​wke).

(7) « The use of the Indo-Pacific term is a coded way of indicating that the region must not be considered as a special sphere of Chinese influence ». R. Medcalf, « Reimagining Asia : From Asia-Pacific to Indo-Pacific », The ASAN Forum, 2015 (http://​rb​.gy/​v​q​8​fr1).

(8) B. Martin, « Cartographier les discours sur l’Indo-Pacifique », Atelier de cartographie de Sciences Po Paris, 2019 (https://​rb​.gy/​u​0​w​9j3). Voir aussi V. Goin, op. cit.

(9) F. Lasserre, B. Courmont et É. Mottet, « Les nouvelles routes de la soie : une nouvelle forme de coopération multipolaire ? », Géoconfluences, juin 2023 (https://​digital​.areion24​.news/​ujc).

Légende de la phot en première page : Le 4 juin 2023, le ministre chinois de la Défense, le général Li Shangfu, participe au Shangri-La Dialogue de Singapour. Lors de cet évènement incontournable du milieu stratégique et sécuritaire de la région indo-pacifique, la Chine a exprimé ses inquiétudes sur la multiplication des partenariats sécuritaires dans la région, tels que le QUAD ou l’AUKUS, ainsi que sur une possible extension de l’OTAN dans la zone. Pékin a également rappelé que les États-Unis ne sont pas un acteur riverain de l’Asie du Sud-Est. (© IISS/Shangri-La Dialogue)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°78, « L’Indo-Pacifique à la croisée des puissances », Février-Mars 2024.

À propos de l'auteur

Frédéric Lasserre

Directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG), département de géographie, Université Laval (Québec, Canada).

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