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Le concept d’Indo-Pacifique : instrument conjoncturel ou réalité ancrée ?

Dans son acception politique, le terme apparait indirectement en 2007 dans un discours du Premier ministre japonais Shinzo Abe, qui évoque en Inde la « confluence des deux mers », l’idée d’une Asie plus large que l’Asie-Pacifique (« broader Asia »), pour nommer explicitement cet espace indo-pacifique à partir de 2016 dans l’expression « Free and Open Indo-Pacific ». En 2011, la Secrétaire d’État américaine Hillary Clinton évoque le concept d’Indo-Pacifique, repris en 2012 par l’Australie dans des documents stratégiques. On observe alors pendant quelques années un flou conceptuel, avec la concurrence entre le nouveau terme d’Indo-Pacifique et le vocable d’« Asie indo-pacifique ». En 2017, le concept d’Indo-Pacifique est intégré dans la politique américaine sous l’administration Trump, puis l’ASEAN l’adopte en 2019 pour sauvegarder les apparences de sa centralité politique revendiquée. Le concept est désormais bien établi dans les discours, pour autant il ne faut pas oublier son caractère très récent, et la diversité de ses acceptions et perceptions.

Un concept à la géographie variable

Une définition maximaliste de la région indo-pacifique permet d’y regrouper tous les États riverains des deux océans Indien et Pacifique, en Asie, en Afrique, dans les Amériques et les pays européens détenteurs de territoires dans cet espace — la France et le Royaume-Uni. Cette définition exclut l’Asie centrale et la Mongolie, tandis que le statut du Laos demeure variable. Cet espace ainsi défini concentrerait les trois quarts de la population mondiale et plus de 60 % du PIB, ce qui, aux yeux de certains analystes, en justifie l’importance. Mais, avec une définition aussi étendue, il n’y a rien de remarquable à souligner que la région affiche un fort PIB et une population importante. 

En réalité, les définitions que donnent les États de cette région indo-pacifique traduisent une grande variabilité de définition et des agendas politiques fort différents. De manière significative, les documents stratégiques émanant des ministères en charge de la Défense ou des Affaires étrangères des États impliqués dans la région ne comportent souvent aucune carte (Canada, États-Unis, Pays-Bas, Royaume-Uni), ou des cartes ne délimitant jamais l’espace défini comme indo-pacifique (Australie), ou encore des cartes très vagues (Japon). La Russie, malgré une façade littorale sur le Pacifique, n’est jamais nommée (6). S’il est un cœur à toutes ces représentations, c’est alors une région très proche de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, et étendue jusqu’en Inde. Il est intéressant de relever que le Pacifique ne figure pas dans ce cœur conceptuel ; et que les États-Unis sont rarement inclus dans la zone Indo-Pacifique parmi l’éventail des définitions rendues publiques par les États ! Le point commun dans ces multiples définitions réside dans la préoccupation face à l’ascension politique et militaire de la Chine. « L’utilisation du terme « Indo-Pacifique » est une manière codée d’indiquer que la région ne doit pas être considérée comme une sphère spéciale d’influence chinoise » (7). En revanche, nombreuses sont les divergences sur la réponse à apporter. Deux visions principales se font face : une première fondée sur une forte rivalité politique avec la Chine et une seconde défendant un espace libre et ouvert incluant la Chine.

Des stratégies elles aussi très variables

De fait, non seulement l’espace indo-pacifique ne connait pas de définition largement acceptée, mais les différents acteurs y développent des stratégies fort différentes. 

Les États-Unis et le Japon ont articulé une vision très normative. Il s’agit de promouvoir des idées et des valeurs — démocratie, liberté, règle de droit, échanges commerciaux selon des normes ancrées dans le droit. Le Japon promeut ainsi le « Free and Open Indo-Pacific » (Indo-Pacifique libre et ouvert), une idée reprise par Washington. Les États-Unis multiplient les partenariats stratégiques bilatéraux, avec une forte dimension de sécurité militaire sans volonté de multilatéralisme ni d’institutionnalisation de la région indo-pacifique. L’administration Trump s’est retirée du Partenariat Trans-Pacifique en 2017. L’Australie et le Royaume-Uni partagent cette idée d’un espace indo-pacifique fondé sur des valeurs libérales et destiné à contrecarrer l’ascension de la Chine (8).

D’autres États développent un discours témoignant d’une volonté de promouvoir un dialogue régional inclusif, une réelle coopération régionale. Ainsi l’Indonésie se pose-t-elle en « pivot maritime global » d’une grande région, un concept renforçant à la fois le rôle stratégique de l’Indonésie, pivot maritime entre océans Pacifique et Indien, et la centralité politique comme atout géographique de l’ASEAN. L’Inde veut également se poser en acteur incontournable de la diplomatie régionale, multiplie les ouvertures vers le Japon, l’ASEAN, l’Australie, refuse d’exclure la Chine mais est membre du Quad (« Dialogue quadrilatéral pour la sécurité »), groupe de discussion à saveur militaire regroupant les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde, car New Dehli est également animée par une forte préoccupation de défense, incarnée dans le concept de la menace supposée du « collier de perles » chinois et dans le regain de tension aux frontières himalayennes. À Washington, tant les administrations Trump que Biden ont parié que l’ascension de l’Inde (marquée par une forte croissance économique et démographique, l’Inde devenant le pays le plus peuplé en 2023) et les tensions récurrentes entre Inde et Chine vont pousser New Dehli vers un alignement politique avec Washington. Il s’agit d’un pari risqué, car l’Inde sait qu’elle n’a pas encore les moyens militaires (à court terme) ou financiers (pour viser le moyen terme) de la Chine. De plus, la posture politique indienne demeure l’autonomie stratégique, surtout avec un partenaire potentiel américain dont l’engagement stratégique demeure vacillant : les États-Unis entreraient-ils en guerre pour se porter au secours de l’Inde en cas de besoin ? Rien n’est moins sûr. De fait, de manière très pragmatique, l’Inde cultive un contrepoids face à la Chine à travers le concept d’Indo-Pacifique et du Quad, mais ne veut pas d’alliance formelle ni de posture diplomatique trop ouvertement orientée contre la Chine. De même, depuis 2018, le Japon évite soigneusement de présenter son concept de Free and Open Indo-Pacific (FOIP) comme un outil d’endiguement anti-chinois, même si la profession de bonne foi de Tokyo ne convainc pas vraiment.

Enfin, certains États campent sur des stratégies mixtes ou ambiguës, alliant renforcement de la coopération régionale, affirmation de puissance et posture réactive face à la Chine. Ainsi l’Australie a-t-elle adopté un discours tranché face à Pékin, mais pour autant souhaite favoriser un espace stable et prospère, tout comme le Canada. La France et la Nouvelle-Zélande souhaitent favoriser un espace libre et ouvert intégrant la Chine, mais tout en entendant défendre leur place stratégique à travers les collectivités françaises ou leur réseau d’influence auprès des petits États insulaires du Pacifique.

À propos de l'auteur

Frédéric Lasserre

Directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG), département de géographie, Université Laval (Québec, Canada).

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