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Vers la fin de la supériorité technologique américaine ?

La question des semi-conducteurs est aujourd’hui un enjeu incontournable qui cristallise notamment la compétition entre Pékin et Washington. Les États-Unis, qui dépendent de Taïwan dans ce domaine, ont notamment poussé pour une alliance « Chip 4 » avec le Japon, la Corée du Sud et Taïwan pour coordonner leur politique, mais ont également obtenu l’accord du Japon et des Pays-Bas pour limiter les exportations de puces vers la Chine. Quelle est concrètement la stratégie de Washington dans ce domaine ?

La stratégie américaine est classique et consiste à sécuriser les chaines d’approvisionnement, y compris par l’internalisation de compétences externes. On peut notamment penser à l’installation récente d’une usine de TSMC, le géant des semi-conducteurs taïwanais, au Texas. En parallèle, il y a des investissements importants pour recréer une capacité de production autonome, une capacité que les États-Unis avaient perdue en externalisant massivement la production à Taïwan.

Le deuxième point de cette stratégie est le blocus. L’accord de coopération avec le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et les Pays-Bas a pour but de limiter l’accès de la Chine à divers composants essentiels pour la fabrication des semi-conducteurs, notamment les plus performants avec un niveau de gravure très fin. L’objectif est de rendre difficile pour la Chine d’atteindre ce niveau technologique. Toutefois, l’efficacité du blocus semble limitée, car la Chine parait bien partie pour y parvenir malgré tout.

Les États-Unis, comme toutes les puissances occidentales, ont massivement sous-traité leurs processus industriels aux pays du Sud depuis les années 1970-1980, dans un grand mouvement de désindustrialisation entrainant une dépendance accrue, ce qui devient problématique dans des contextes géopolitiques tendus qui peuvent rompre les chaines d’approvisionnement. Au fil des années, les compétences initiales se perdent, rendant la production autonome plus difficile et il faut parfois repartir de zéro. Les États-Unis ne repartent pas complètement de zéro, justement parce qu’ils essayent d’installer chez eux les grands acteurs de la production de semi-conducteurs, en l’occurrence, le leader mondial qui était TSMC. Toutefois, il y a effectivement un retard à rattraper pour récupérer une capacité de production endogène (ou du moins autonome) sur l’ensemble des technologies dépendantes du système productif chinois. 

Alors que Pékin accuse un certain retard concernant l’IA générative, Washington s’inquiète pourtant des progrès chinois en intelligence artificielle. Pourquoi cette inquiétude ? Quels sont les enjeux ?

Le but de l’IA, quels que soient les domaines, consiste en la substitution la plus massive possible de machines au facteur travail humain, afin d’engranger des gains de productivité, c’est-à-dire des gains de performance, que ce soit en entreprise ou dans l’État, par exemple dans le domaine militaire. On devient ainsi plus compétitif et on élimine la concurrence. Sur un plan économique et géopolitique, c’est un enjeu extrêmement important. Un pays pourrait devenir compétitif au point d’écraser le système productif de ses concurrents.

Ce n’est pas qu’une question de compétition commerciale. Derrière cette bataille, il y a un enjeu de niveau de croissance et d’emploi dans tous les pays qui seraient impactés par l’émergence d’un pays dominant dans l’IA. Pour dire les choses autrement, si un pays comme la Chine parvenait à devenir l’acteur dominant d’une industrie de l’IA bien plus performante qu’aujourd’hui, c’est-à-dire en capacité de remplacer massivement les travailleurs humains par des machines avec des gains de productivité à l’appui, ses biens et services deviendraient les plus compétitifs sur la scène internationale. Comme l’IA peut théoriquement s’appliquer à la production de n’importe quel type de biens ou de services, ses conséquences sur l’activité économique et sur l’emploi pourraient s’étendre à tous les secteurs et à tous les pays. La Chine serait alors le seul pays en mesure de supporter le cout économique, social et donc politique de ce bouleversement, notamment en redistribuant les gains de productivité à sa population, qui serait libérée des emplois traditionnels. À l’inverse, les autres pays, comme les États-Unis dans notre exemple, seraient à la fois affectés par la puissance des acteurs dominants, donc la Chine, et incapables de rivaliser en termes de compétitivité. Ces pays ne pourraient pas dégager suffisamment de gains de productivité pour permettre à leur population de vivre dans des conditions décentes. Par conséquent, on comprend que pour ces deux hégémons que sont la Chine et les États-Unis, la course à l’IA est en fait une course à la survie des régimes eux-mêmes. Car nous connaissons la traduction politique d’une population qui n’a plus de moyens de subsistance : cela va des troubles socio-politiques, au mieux, à la guerre civile. La question est donc de savoir qui pourra continuer à stabiliser son régime et assurer des conditions de vie décentes à sa population.

Il est en effet très inquiétant de constater que, selon certaines études, le niveau d’automatisation des emplois pourrait entrainer des suppressions massives. En 2013, des chercheurs d’Oxford estimaient que 47 % des emplois aux États-Unis pourraient être supprimés d’ici 2050 à cause de l’IA. En 2019, la Banque mondiale a repris ces chiffres, les jugeant exacts, et a même annoncé que dans certains pays, cela pourrait aller encore plus loin : jusqu’à 66 % des emplois supprimés en Inde et 77 % en Chine. En janvier 2024, le FMI a produit un rapport estimant que 60 % des emplois dans les économies avancées pourraient être supprimés par l’intelligence artificielle, avec un chiffre de 60 % pour les États-Unis et 70 % pour le Royaume-Uni.

Dans ce contexte, seuls les pays à la tête de ce mouvement pourront s’en sortir. Encore faut-il que les États acceptent de redistribuer les gains de productivité à la population sans emploi.

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