Il est devenu tabou en France de parler de dissuasion autre que nucléaire, les forces conventionnelles ne venant qu’en « épaulement ». C’est dangereux. Dissuader, c’est user de la crainte pour empêcher un adversaire ou un ennemi de faire quelque chose ; or, de pures forces conventionnelles peuvent y suffire et l’histoire en fournit de nombreux exemples. L’engagement de forces conventionnelles peut même dissuader un adversaire au cœur même d’une crise ou d’un conflit externe en cours. C’est plus délicat, et donc aussi plus rare, mais c’est possible.
Février 1970, les Soviétiques déclenchent l’opération « Caucase ». En l’espace de quelques semaines, deux régiments de chasseurs MiG‑21 sont déployés dans les bases autour du Caire, tandis que trois divisions de défense sol-air débarquent à Alexandrie et s’installent tout le long du Nil. Fin mars, tout le fleuve est protégé par un dispositif complet associant au moins 80 chasseurs, plusieurs dizaines de batteries de missiles à moyenne portée SA‑2B/C et SA‑3, des centaines de canons-mitrailleurs d’artillerie antiaérienne et des milliers de missiles portables SA‑7. Les 12 000 soldats soviétiques qui composent le corps de défense aérienne sont en uniforme égyptien et il n’y a aucun insigne de l’Armée rouge, mais ce déploiement n’échappe évidemment pas aux Israéliens, et c’est le but (1).
Bouclier mobile en Égypte
À ce moment-là, Israéliens et Égyptiens s’affrontent depuis l’été 1969 le long du canal de Suez et, depuis janvier 1970, les premiers ont entrepris de mener une campagne de frappes aériennes sur toute la profondeur du territoire ennemi. Le but du bouclier antiaérien soviétique qui apparaît d’un seul coup en mars est de dissuader les Israéliens de lancer de nouvelles attaques et cela réussit. Après avoir prudemment testé le dispositif sans combat et constaté que les Soviétiques étaient réellement prêts à combattre, les Israéliens renoncent effectivement à attaquer de nouveau. Ils tentent à leur tour de dissuader les Soviétiques de s’approcher du canal de Suez en traçant une ligne rouge de 50 km à l’ouest. La mise en place de batteries soviétiques entre cette ligne et le canal signifiera aussi le franchissement du seuil de la guerre. Ceux qui n’étaient encore que des adversaires deviendront alors des ennemis, au même titre que les Égyptiens.
Cette fois, la dissuasion ne fonctionne pas. En deux mois de travail intensif sous le feu aérien et les raids de commandos des Israéliens, les Égyptiens mettent en place un immense échiquier de centaines de positions de batteries dans un rectangle de 100 km de long sur 20 km de large le long du canal. En l’espace de quelques nuits, le corps de défense aérien soviétique vient ensuite sur l’échiquier du Nil jusqu’au canal. Les régiments de MiG‑21 sont également avancés sur les bases aériennes les plus proches. C’est un deuxième déploiement opérationnel rapide qui place les Israéliens devant le fait accompli. Ceux-ci décident cette fois de combattre, mais juste sur le seuil de la guerre ouverte afin, au moins, de forcer les Soviétiques à reculer. Pendant un peu plus d’un mois, du 22 juin au 7 août 1970, les accrochages en l’air et au sol se multiplient jusqu’au paroxysme du combat le 31 juillet lorsque plus de 30 appareils israéliens et soviétiques s’affrontent dans le ciel du Sinaï. C’est le plus grand combat aérien de l’histoire du Proche-Orient depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, mais personne ne le sait, car ces combats peuvent encore être cachés à l’époque. Les Soviétiques perdent cinq MiG‑21 dans l’engagement et déplorent sans doute 58 morts au total depuis le début des affrontements, mais ils ne renoncent pas et renforcent même le dispositif avec l’envoi de batteries des nouveaux missiles SA‑6.
Après « s’être couchés » devant le Nil et avoir tenté de « monter les enchères » devant le canal, les Israéliens abandonnent ce jeu de poker stratégique. La guerre d’usure entre l’Égypte et Israël est terminée et, au mépris des accords conclus, le bouclier de défense antiaérienne soviéto-égyptien est maintenu, et même renforcé, le long du canal. On a sans doute là, avec l’opération « Caucase », le premier exemple moderne d’intrusion officielle d’un État dans un conflit en cours, mais sans entrer en guerre, avec simplement la volonté de dissuader l’un des deux camps de faire quelque chose par le déploiement sur place d’une force de protection. Treize ans plus tard, la France fera de même au Tchad.
« Manta-Épervier »
Tout au début du mois d’août 1983, l’armée libyenne et les rebelles du Gouvernement d’union nationale de transition (GUNT) se sont déjà emparés de Faya Largeau, dans le nord du Tchad, et menacent la capitale. Le gouvernement tchadien demande l’aide de la France, pour la quatrième fois en moins de 15 ans. Le président François Mitterrand accepte. Il n’est pas question cependant de combattre comme en 1969 ou en 1972, mais plutôt de faire comme en 1968, mais à bien plus grande échelle : déployer une force de dissuasion face au nord. C’est l’opération « Manta ».














