Alors que la Chine vise pour 2025 une production de masse de robots humanoïdes, elle entend devenir le leader mondial de ce domaine d’ici à 2027. Où en est concrètement la Chine dans ce domaine aujourd’hui ? Quelle est sa stratégie ? Quelles sont ses ambitions ?
L. Malvezin : En 2023, le gouvernement central chinois a dévoilé un plan quinquennal axé sur un secteur encore en plein essor, mais d’une importance stratégique indéniable : la robotique humanoïde. Ce document, au ton résolument ambitieux, porte un titre évocateur : « Lignes directrices pour le développement innovant des robots humanoïdes ». Sous cette appellation technocratique se cache une vision audacieuse : « Les robots humanoïdes devraient devenir un produit révolutionnaire, à l’instar des ordinateurs, des smartphones et des véhicules à énergie nouvelle, transformant ainsi en profondeur notre mode de production et notre façon de vivre », peut-on y lire. Cette orientation s’inscrit parfaitement dans la continuité de la planification industrielle chinoise et reflète une temporalité qui lui est propre. Alors que l’Europe et les États-Unis peinent à aller au-delà de la régulation ou de la prospective, la Chine, quant à elle, construit des filières entières avec des échéances à court terme. Comme elle l’avait fait au début des années 2000 avec les véhicules électriques, un pari qui avait été moqué à l’époque, mais dont les résultats sont aujourd’hui éclatants, elle applique désormais la même stratégie à la robotique humanoïde.
Le plan chinois fixe des objectifs clairs pour 2025 et 2027. Parmi ces ambitions, on vise à faire émerger deux à trois champions mondiaux dans le secteur. Des noms comme UBTech avec son robot Walker et DJI avec son Robomaster sont déjà sur la table. En parallèle, Pékin prévoit de créer des « clusters nationaux », des pôles industriels intégrés, surtout dans le Sud du pays, autour de Shanghaï et Shenzhen. Cette ambition est d’autant plus marquée qu’elle est entièrement orchestrée par l’État. Ce développement dirigé repose sur des investissements publics massifs et un encadrement strict, à l’opposé de l’idée occidentale d’une innovation organique portée par des start-ups disruptives. Il ne s’agit pas de laisser faire un « secteur tech », mais de le bâtir de toutes pièces. Officiellement, la Chine affirme avoir déjà atteint 80 % de ses objectifs. Une affirmation qui mérite d’être nuancée. Sur certains fronts, les avancées sont indéniables. Des écosystèmes industriels, avec un réseau dense de start-ups, de scale-ups et de coopérations locales, se sont formés à une vitesse impressionnante. Les composants de base — moteurs, capteurs, ce que les experts appellent le « petit cerveau » des robots — sont désormais largement maitrisés. En revanche, sur le plan cognitif, les résultats sont encore partagés. Le développement d’un « cortex central », c’est-à-dire la capacité d’un robot à raisonner, s’adapter, comprendre le langage ou son environnement, dépend fortement de la puissance de calcul et, par conséquent, de l’accès à des puces de haute performance.
Cependant, la Chine fait face à des contraintes technologiques dans ce domaine, en grande partie à cause des restrictions américaines sur les semi-conducteurs. Les grands modèles de langage (LLM) et les algorithmes complexes d’intelligence artificielle (IA), qui sont cruciaux pour créer un robot véritablement autonome, représentent un véritable défi. Consciente de ces limitations, la Chine a redirigé ses efforts vers des robots destinés à un usage domestique ou commercial, ceux qui peuvent se déplacer, interagir de manière basique, voire offrir des services. Elle se concentre ainsi sur des applications concrètes, à la croisée de la consommation de masse et de la démonstration technologique. Mais même dans ce secteur, la concurrence est féroce. Tesla, avec son robot humanoïde Optimus, se positionne déjà comme un concurrent redoutable, mettant en lumière les capacités américaines à allier IA, robotique avancée et puissance industrielle. Ce projet de robotique humanoïde met également en évidence un contraste frappant avec la perception européenne du progrès technologique. Dans un podcast récent sur France Culture, la chercheuse Elvire Fabry a mentionné un « retard systémique » de l’Union européenne face à la Chine, en écho à la notion de « rivalité systémique » inscrite dans la stratégie européenne (1).














