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Désinformation : quelles réalités ? Quels enjeux et quels défis ?

 La malinformation, enfin, se distingue par son caractère véridique. Il s’agit de l’utilisation d’une information qui est vraie pour induire en erreur, nuire ou porter préjudice à une personne, un acteur, une organisation ou un pays. Il y a donc une intentionnalité, sans recours à une fausse information mais par le détournement d’une information qui repose bien sur des faits.

 Enfin, le terme de « fake news » (ou infox, en français) que l’on peut lire partout, correspond à une information mensongère, délibérément biaisée, diffusée par un média ou un réseau social.

Ces différentes formes de manipulations de l’information se distinguent par ces critères de véracité ou non de l’information initiale et de conscience et donc de volonté, ou non, d’induire en erreur. Tout cela prend place dans un monde dans lequel — et il est possible de largement le regretter tout en le constatant — ce qui compte n’est plus ce qui est vrai, mais ce qui est cru. Un monde dans lequel ces manipulations de l’information viennent prendre vie dans un contexte plus global marqué par le jeu des stratégies d’influence — l’influence pouvant être définie comme l’action d’un acteur A sur un acteur B pour amener ce dernier à agir dans un sens qui est favorable au premier. 
Pour cela, l’acteur A vient agir sur les perceptions de l’acteur B, qui modifiera ses attitudes et comportements en fonction, sans y avoir été contraint.

Guerre de l’information et guerre cognitive 

Plus largement, le concept de « guerre cognitive » est lui aussi de plus en plus évoqué. Rien de nouveau là non plus, mais l’utilisation du concept réapparait sans qu’il ne soit toujours maitrisé, tant ce dernier est complexe et englobant. La guerre cognitive, c’est le cerveau comme ultime champ de bataille. Une guerre non conventionnelle qui cherche à altérer les mécanismes de compréhension du monde réel et de prise de décision, pour déstabiliser ou paralyser un adversaire. Plus simplement, quand la guerre de l’information se concentre sur le « quoi ? » (l’information, ce que l’on se transmet), la guerre cognitive va plus loin et se concentre sur le « comment ? » (3) (ce que l’on fait de l’information, comment on la digère et on l’assimile jusqu’à en faire une connaissance). Ce n’est plus seulement ce qui nous arrive qui est visé, mais ce que l’on en fait et le processus qui nous permet justement d’en faire quelque chose. Un objectif final : agir sur le cerveau « ennemi » et « casser » sa chaine de décision, sa capacité de comprendre, d’agir et de choisir, par tous les moyens, qu’ils soient anciens ou nouveaux. Tout cela pour gagner la guerre sans avoir à combattre.

Pour résumer, et selon Bernard Claverie, psychologue et physiologiste, spécialiste de sciences cognitives appliquées : « S’il faut donner une définition, on peut dire que la guerre cognitive est a minima un domaine de recherche — et vraisemblablement une manière de contribuer à préparer et conduire la guerre ou des actions hostiles —, mis en œuvre par des acteurs étatiques ou non étatiques. Elle recouvre les opérations cherchant à déformer, empêcher ou annihiler les mécanismes de pensée de l’adversaire, la conscience de sa situation et sa capacité de décision, par une approche scientifique et en usant de moyens technologiques, en particulier numériques. » (4)

La définition de ces termes permet une meilleure compréhension de la dimension et de l’ampleur du phénomène et des risques liés. D’abord parce qu’ils renvoient, nous le comprenons, à ce que l’on a de plus humain : ce que l’on pense et ce que l’on est. Ensuite parce qu’ils s’appuient directement sur nos biais cognitifs, et qu’ils viennent ainsi toucher notre mode de fonctionnement, notre intuition et nos émotions. C’est ce qui rend la problématique aussi passionnante, complexe, et vaste : si le sujet n’est pas nouveau, il s’impose aujourd’hui à nous plus fortement par la puissance que lui ont donné les nouvelles technologies, alors même que l’enjeu majeur et la réponse sont pourtant et avant tout profondément humains.

Comprendre la désinformation, c’est aussi se pencher sur ses grandes dimensions et mieux percevoir ses contours. C’est d’abord avoir conscience de la capacité et de la facilité à créer du faux. Parce que cela va vite et coûte peu, parce qu’il est plus simple et rapide de produire du faux que d’étayer du vrai, parce qu’il ne s’agit « que de mots » mais que l’impact peut pourtant être immense. C’est ensuite avoir conscience du danger. Il ne réside pas tant, ou du moins pas seulement, dans le fait de pouvoir créer de fausses informations, mais bien dans la capacité de diffusion instantanée et massive de ces dernières. Une information, aussi fausse soit-elle, qui ne touche personne, n’aura que très peu d’impact. Si par contre elle touche d’un coup des centaines de milliers voire des millions de personnes, elle viendra rapidement créer du doute, de la méfiance, en propageant largement des informations inexactes, voire totalement fausses. Le problème ici : la rapidité de la diffusion, conséquence de la très grande viralité des fausses informations. D’autant que ce qui était rapide hier l’est encore plus aujourd’hui et le sera bien davantage demain, tant l’intelligence artificielle vient faciliter le travail et la capacité, non seulement à créer mais pire encore à manipuler des algorithmes et massifier des diffusions de contenus, et ainsi induire en erreur plus rapidement et largement.

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