Temps, nuance, confiance sont trois mots clefs qu’il convient de considérer si l’on souhaite mieux comprendre, mesurer l’impact mais aussi et surtout réfléchir aux solutions pour faire face à la désinformation.
Le rapport au temps et à l’instantanéité
Au-delà des outils dont nous avons parlé plus haut et qui sont venus réinventer notre rapport à l’information, c’est finalement notre rapport au temps qui donne à la désinformation l’ingrédient manquant pour en faire un problème sociétal plus global. Alors même que nous semblons avoir plus de temps libre que nous n’en n’avons jamais eu, que les progrès sociaux permettent de placer le loisir au cœur de nos vies et de nos emplois du temps, nous n’avons jamais été aussi pressés et dans l’urgence. Nous n’avons jamais eu autant l’impression de ne pas avoir de temps. C’est ce temps qui devient alors notre bien le plus précieux, et toute une économie de l’attention qui se crée autour. L’objectif des médias, des chaines d’information, des réseaux sociaux : que se pose, un instant, notre attention. Venir donc, dans un flot massif et ininterrompu d’informations continues, retenir le peu d’attention qu’il nous reste.
Dès lors, un cercle vicieux se met en place : trop d’informations (surcharge informationnelle), une incapacité à tout absorber et digérer et un sentiment d’être dépassé par ce « trop, tout le temps » (surcharge cognitive), et donc une tendance à aller vers les informations qui retiennent le peu d’attention qu’il nous reste (chargées émotionnellement, polarisantes, aux titres accrocheurs…). À la fin, une multiplication des risques de désinformation, mais surtout trop peu de place laissée à l’information qui compte.
Dans tout ce bruit, le difficile entre-deux de la nuance
Puisque tout est « trop, tout le temps », et qu’il faut fournir et sur-informer pour ne pas mourir, comment faire encore de la place à ce qui demande du temps ? La nuance, comme la vérité, est à n’en pas douter dans l’équipe perdante du combat actuel. Parce que cette évolution du rapport au temps et à l’instantanéité ne laisse pas de place aux avis mesurés, nuancés. Parce que l’on n’est plus, ou de moins en moins, dans une volonté de comprendre mais bien dans une volonté d’être au courant, même en surface, et de ne rien manquer. Être informé, de tout, quitte à ne plus rien savoir vraiment. Alors tous les points de vue sont mélangés et tous se valent, peu importe de qui ils viennent et par quel moyen ils nous parviennent.
Le problème est que cela favorise les opinions qui s’opposent, la polarisation, une position ou son opposé. Jamais celle du milieu. Le risque ? Raccourcir les mots, raccourcir les articles, raccourcir les échanges, raccourcir les analyses et finalement, pas par volonté mais par manque de temps, il n’est plus possible de fournir une information qualitative alors que seule la quantité compte. Même sans volonté de déformer ou de manipuler l’information, on l’abime puisque l’on ne parvient plus à la préserver.
Confiance et défiance
Enfin, c’est une question de confiance, et de défiance, qui est au cœur à la fois du problème et de la réponse. Avoir confiance en quelque chose ou en quelqu’un, c’est redonner du poids et de la force à l’information qu’il nous transmet. Choisir de croire en quelque chose, d’avoir confiance en un système, une institution, c’est décider de ne pas douter de tout. Or, la désinformation se propage davantage lorsque la confiance se réduit et que la défiance grandit : nous devenons aptes à douter de tout et ne plus croire en rien. À ce moment-là, la vérité n’est plus un mot-clef auquel on peut encore se raccrocher : il n’y a plus de consentement autour de son existence, et pire encore, de volonté qu’elle existe.
Cette citation, empruntée à Hannah Arendt et issue d’un entretien sur la question du totalitarisme en 1974, résume parfaitement l’enjeu : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. » Le risque est donc clair : sans confiance et sans capacité de croire, il n’y a pas de démocratie qui tienne.













