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Le détroit d’Ormuz : quelle stratégie iranienne ?

Le golfe Persique comme théâtre politico-économique global

Au-delà de leur dimension stratégique et dissuasive, le détroit d’Ormuz et le golfe Persique constituent un théâtre majeur, où l’Iran exerce une influence lourde sur les flux énergétiques et la stabilité régionale. Ormuz étant un passage obligé pour les exportations énergétiques des plus grandes réserves mondiales (notamment Arabie saoudite, Iran et Irak), Téhéran en tire un rôle stratégique incontournable et unique par rapport à Oman. Mascate ne dispose en effet pas des moyens militaires pour imposer une présence semblable dans ces eaux : seule la flotte iranienne, avec ses missiles côtiers, drones et vedettes rapides, auxquels s’ajoutent bases militaires cachées et exercices navals réguliers, assure un contrôle effectif et dissuasif du passage. Cette capacité iranienne transforme alors le golfe Persique en un outil de pression internationale, capable de peser sur les choix régionaux des Européens et des grands importateurs asiatiques, dont la Chine, sans recourir à une confrontation ouverte.

La stratégie iranienne intègre ainsi pleinement la dimension économique et diplomatique de cet espace maritime. Les sanctions internationales successives pesant sur lui, en particulier celles visant le secteur pétrolier, ont renforcé l’intérêt de Téhéran pour l’utilisation du golfe Persique comme levier. En menaçant de perturber le trafic maritime et donc de gêner les exportations, l’Iran peut exercer une diplomatie par la menace contrôlée, en imposant un cout économique indirect aux puissances dépendantes de l’énergie, tant exportatrices qu’importatrices. Les exemples réguliers incluent les tensions autour des expéditions de pétrole via tankers détournés ou escortés, qui rappellent que l’Iran peut influencer le marché mondial sans bloquer le détroit, préservant ainsi sa position de négociateur crédible.

Le golfe Persique est également un espace de manœuvre politique face aux fractures intra-régionales. Contrairement à l’image d’un front uni des monarchies arabes contre Téhéran, le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) est traversé par de fortes rivalités internes, comme l’illustre la crise de 2017-2021 entre le Qatar d’une part, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite d’autre part. L’Iran peut alors aisément exploiter ces divisions pour renforcer sa projection d’influence : les crises intra-CCG lui offrent des opportunités de mise en tension diplomatique ou de renforcement de ses relations bilatérales, avec le Qatar par exemple.

Par ailleurs, le contrôle relatif du détroit permet à l’Iran de combiner pression sur le marché énergétique mondial et signal politique. Cette position asymétrique, qui conjugue moyens militaires, diplomatie économique et relations régionales, fait du golfe Persique un véritable levier de puissance global, où la menace reste calibrée, crédible et réversible, évitant normalement de franchir le seuil d’une guerre ouverte.

En 2025-2026, ces dynamiques se traduisent concrètement : les incidents navals impliquant des forces iraniennes navales, les tensions avec Israël et les rivalités au sein du CCG montrent que le golfe Persique reste absolument un espace de confrontation potentielle permanente, mais également un outil de négociation stratégique et de projection d’influence. L’Iran y combine ainsi capacité coercitive, contrôle économique et exploitation des dissensions régionales, consolidant sa centralité dans la sécurité énergétique mondiale.

Zone grise, incidents navals et rivalités régionales en eaux profondes

Dans le golfe Persique, mais aussi dans la mer Rouge (c’est-à-dire l’autre rive de la péninsule Arabique), l’année 2025 a été marquée par une série d’incidents navals, saisies de navires et attaques indirectes, incarnant l’efficacité des stratégies de confrontation en zone grise. Plutôt que d’engager des opérations militaires ouvertes, les différents acteurs régionaux, qu’ils soient étatiques ou infra-étatiques, réalisent des actions limitées mais efficaces : attaques de navires commerciaux, interceptions de cargaisons d’armement, pressions maritimes sur les zones stratégiques.

Un exemple significatif est la multiplicité d’interceptions de cargaisons d’armement en route vers des zones contrôlées par les Houthis au Yémen, en partance d’Iran selon de régulières déclarations américaines, européennes et arabes notamment. En juillet 2025 par exemple, les forces alliées au gouvernement yéménite, dirigées par Riyad, ont annoncé avoir saisi une cargaison de 750 tonnes d’armes supposément en provenance d’Iran et destinées aux Houthis, comprenant missiles, radars, drones et autres équipements. Des cargaisons, régulièrement interceptées ou surveillées, soulignent l’importance des routes maritimes comme vecteur de soutien matériel indirect. 

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