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Quelle régénération pour le parc blindé de l’armée russe ?

Les véhicules de combat d’infanterie

Reste la question des véhicules de combat d’infanterie (IFV), les pertes dans ce domaine étant absolument dantesques avec 8 735 unités perdues, les BMP‑1/‑2/‑3, BTR‑82 et MT‑LB tenant le haut du pavé. Avec des niveaux de protection qui sont globalement plus faibles que leurs équivalents occidentaux (blindage à base d’aluminium qui n’offre qu’une faible protection balistique), ces véhicules se sont révélés être des proies faciles pour les drones et autres missiles antichars employés par les Ukrainiens. Et si ces pertes ont été pour partie compensées par des déstockages de véhicules plus anciens (BMP‑1 et BTR‑50 notamment), les réserves exploitables se réduisent à leur portion congrue.

La production de véhicules neufs se concentre sur les BMP‑3 qui, bien qu’équipés de protections supplémentaires, présentent toujours les mêmes faiblesses qu’auparavant. Les Russes ont annoncé avoir significativement augmenté la production de l’usine Kurganmashzavod (17), une affirmation invérifiable pour l’instant. La famille des BMP doit être remplacée par la nouvelle plateforme Kurganets-25 (Objet 693 pour la version transport de troupe et Objet 695 pour la version combat d’infanterie). Cependant, bien que sa présentation remonte à 2015, elle n’est toujours pas entrée en service.

Mur de la réalité ?

Le problème, devenu récurrent, depuis février 2022, est de pouvoir faire la distinction entre les annonces et la réalité concrète des avancées et/ou capacités russes. Si pendant de nombreuses années, il était fréquent de prendre pour argent comptant les annonces russes en matière militaire, le mur de la réalité a été atteint et ce dernier révèle une image beaucoup plus complexe à appréhender. S’il est un fait que le complexe industriel russe est notoirement inefficace, à la fois par manque d’investissements dans les capacités de production et à cause d’une corruption généralisée, on ne peut qu’être étonné par son étonnante vitalité dans un contexte de sanctions et de manque chronique de main – d’œuvre spécialisée, exacerbé depuis le lancement de la guerre en Ukraine. La quasi – totalité des usines travaillant pour le secteur militaire russe ont déjà augmenté leurs cadences (passage à sept jours de production, en 3 × 8 heures). Néanmoins, presque toutes publient de manière continue des avis de recrutement pour du personnel spécialisé, soit sur leurs sites officiels, soit dans la presse russe. De plus, elles ont largement revalorisé le salaire des profils les plus spécifiques pour attirer des recrues potentielles… sans pour autant parvenir à remplir les effectifs. Il est vrai que les structures d’enseignement technique en Russie n’ont guère été valorisées et les métiers manuels jamais réellement considérés ni rendus attractifs avec des salaires à la hauteur, avec les conséquences que l’on connaît également en Occident.

La capacité des Russes à régénérer leurs forces atteint une limite certaine : les stocks des BTRZ sont vides, ou presque (18), et si la construction de véhicules neufs se poursuit, c’est à un rythme qui ne permet pas de remplacer les pertes enregistrées. En outre, si les Russes ont mis en place des solutions de « repli » adaptées pour parer au plus pressé (énième modernisation du T‑90M, développement d’artillerie à roues, etc.), on ne peut être qu’étonné de voir les « programmes prometteurs » que sont les Armata (char T‑14 et IFV T‑15 notamment), Kurganets‑25, 2S35 Koalitsiya‑SV, etc. aux abonnés absents. Soit ces derniers sont beaucoup plus complexes et onéreux à produire (le niveau de protection accru ainsi que des performances supérieures ont un coût sans commune mesure avec celui des matériels plus anciens, même modernisés) ; soit les Russes éprouvent des difficultés à mettre au point et à industrialiser des véhicules neufs plus complexes et reposant sur des composants plus difficiles à obtenir.

Néanmoins, s’il est improbable de voir les Russes aligner 3 000 chars de combat supplémentaires à l’horizon 2030 ou de les voir attaquer la moitié de l’Europe, on ne peut que constater qu’ils placent patiemment leurs pions, qu’ils établissent des plans, qu’ils structurent leurs outils industriels et surtout qu’ils n’envoient plus leurs meilleurs véhicules en première ligne. Les images d’exercices disponibles ces derniers mois, même si elles proviennent de médias russes et sont donc à aborder avec le recul nécessaire, montrent souvent des véhicules neufs et modernes, alignés en unités et servant pour les entraînements tandis que des véhicules plus anciens sont engagés sur le front. Volonté de ménager sa monture avant de voyager loin ou volonté de poursuivre une guerre à l’économie ? Aucune des deux options ne peut être écartée. Mais s’il est une chose que les Russes nous montrent depuis quatre ans, c’est qu’ils apprennent, et qu’ils sont toujours en mesure de nous surprendre. C’est là qu’ils sont dangereux. Et qu’ils ne doivent en aucun cas être sous-estimés.

Notes

(1) Texte complet disponible ici : https://​www​.elysee​.fr/​e​m​m​a​n​u​e​l​-​m​a​c​r​o​n​/​2​0​2​5​/​0​3​/​0​5​/​a​d​r​e​s​s​e​-​a​u​x​-​f​r​a​n​c​a​i​s-6

(2) https://​www​.oryxspioenkop​.com/​2​0​2​2​/​0​2​/​a​t​t​a​c​k​-​o​n​-​e​u​r​o​p​e​-​d​o​c​u​m​e​n​t​i​n​g​-​e​q​u​i​p​m​e​n​t​.​h​tml (consulté le 13 janvier 2026).

(3) Сухопутные Войска Российской Федерации.

(4) D’autant plus depuis l’entrée dans l’OTAN de la Finlande (2023) et de la Suède (2024).

(5) БТРЗ (БронеТанковый Ремонтный Завод).

(6) À titre d’exemple : en 2022, les VS perdaient en moyenne 4,22 MBT par jour, ce chiffre tombant à 1,4 en 2025.

(7) Plus de 1 500 engins détruits.

(8) Près de 1 000 engins détruits.

(9) Уралвагонзавод.

(10) Lointain descendant en ligne directe du moteur V-2 équipant les… T-34 !

(11) Faisant également partie du groupe UVZ.

(12) https://​vpk​.name/​e​n​/​7​7​1​0​4​0​_​f​l​y​i​n​g​-​t​a​n​k​-​r​u​s​s​i​a​-​w​i​l​l​-​r​e​s​u​m​e​-​p​r​o​d​u​c​t​i​o​n​-​o​f​-​t​-​8​0​.​h​tml

(13) https://​btvtinfo​.blogspot​.com/​2​0​2​5​/​1​2​/​n​e​w​-​t​u​r​r​e​t​s​-​f​o​r​-​t​-​9​0​m​2​-​a​n​d​-​t​-​8​0​-​r​i​v​o​k​-​1​.​h​tml

(14) Les documents publiés semblent crédibles, mais ils sont à envisager avec les réserves de rigueur (https://​frontelligence​.substack​.com/​p​/​e​x​c​l​u​s​i​v​e​-​i​n​s​i​d​e​-​r​u​s​s​i​a​s​-​2​0​2​6​2​036).

(15) Le canon du système Msta.

(16) Sachant que cette usine, qui concentre la production de LRM ainsi que de certains systèmes d’artillerie russes, va de faillite en faillite depuis la fin de l’URSS, qui font suite à une gestion pour le moins opaque et entachée d’irrégularités.

(17) Курганмашзавод (Курганский машиностроительный завод).

(18) Le compte Twitter de Jompy (https://x.com/Jonpy99) fait des relevés réguliers des stocks disponibles et de la disparition progressive de ces derniers.

Légende de la photo en première page : Un BMP-T précède une colonne d’engins spécialisés au cours d’exercices. (© Evgeny Mogilnikov/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°106, « Russie : quelle puissance militaire ? », Février-Mars 2026.
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