L’idée d’un alignement de l’Iran sur la Chine est régulièrement mise en avant, car elle s’adapte aisément à des visions simples, voire simplistes, des relations internationales. Elle est notamment diffusée par ceux qui résument les conflits actuels au « choc des civilisations ». Après tout, le politologue américain Samuel Huntington (1927-2008) a lui-même défendu l’idée d’un futur bloc « islamo-confucéen » (1), dont le noyau serait constitué de la Chine, du Pakistan et de l’Iran (2).
L’implication croissante de la Chine, seule puissance capable de rivaliser avec les États-Unis, au Moyen-Orient, est incontestable. En revanche, imaginer une alliance entre Pékin et Téhéran est une approche fantasmée d’une réalité diplomatique et économique autrement plus prosaïque, du moins jusqu’à aujourd’hui.
Comprendre la relation bilatérale sur le temps long
Les officiels chinois et iraniens, et avec eux un certain nombre d’universitaires occidentaux, fantasment une relation de « vingt siècles » entre les deux pays. L’histoire plus récente est cependant beaucoup plus instructive.
Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980), shah d’Iran de 1941 à 1979, a soutenu l’entrée de la Chine communiste dans l’ONU dès 1967, reconnaissant son potentiel de puissance ; Pékin souhaitait également un rapprochement avec la monarchie iranienne, car depuis les années 1960, ils avaient un ennemi commun : l’Union soviétique. Cet intérêt concret explique l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays en 1971. Le passage de la monarchie à la République islamique, après 1979, est un cas d’école prouvant que la nature des régimes importe souvent moins que les réalités géopolitiques : après avoir considéré la Chine comme l’un des suppôts de la monarchie, le nouveau pouvoir, isolé à l’international, a vite compris l’importance d’avoir de bonnes relations avec les Chinois (3). À Pékin, dans les années 1980, s’est forgée une approche de l’Iran dont les grandes lignes restent largement inchangées aujourd’hui : la République islamique y est vue comme un atout dans la compétition face à d’autres grandes puissances (Union soviétique hier, puis États-Unis), certes, mais un atout parmi d’autres, pour lequel les Chinois ne sacrifieront ni leurs relations avec les autres pays de la région, ni leurs intérêts nationaux plus larges. Cette réalité a été illustrée par deux évènements importants dans l’histoire de la relation sino-iranienne.
Tout d’abord, on pense à l’attitude chinoise pendant la guerre Iran-Irak (septembre 1980-aout 1988) : la coopération militaire de Pékin a été essentielle pour un pays qui ne pouvait plus compter sur un accès facile aux armes occidentales. Par ailleurs, ce soutien de fait a posé les bases des échanges économiques dont les deux États avaient cruellement besoin : l’Iran pour échapper à son isolement, et la Chine pour s’implanter économiquement au Moyen-Orient, malgré la concurrence internationale, y compris des compagnies taïwanaises (4). Cependant, les Chinois vendaient également des armes à Saddam Hussein (1937-2006, président irakien de 1979 à 2003). Loin d’être contradictoire, cette position servait les intérêts diplomatiques et économiques de l’empire du Milieu (5), permettant de développer ses liens avec le régime khomeyniste sans perdre ses bonnes relations, de longue date, avec l’Irak.
Par la suite, la détente sino-américaine de 1997 a montré que l’idéologie n’entravait pas, à Pékin, une diplomatie réaliste allant dans le sens des intérêts nationaux chinois. Certes, les partisans d’une ligne anti-hégémonie américaine, au sein du pouvoir chinois, appréciaient le positionnement iranien après la guerre Iran-Irak, clairement anti-américain et engagé dans un processus de renforcement des liens sino-iraniens. Pourtant, c’est le ministre des Affaires étrangères Qian Qichen (1928-2017, en fonction de 1988 à 1998), un protégé d’une figure de cette ligne incarnée par le Premier ministre Li Peng (1928-2019, en fonction de 1987 à 1998), qui accepta un abandon partiel de l’Iran au nom des relations sino-américaines. En conséquence, à l’automne 1997, la Chine cessa sa coopération nucléaire avec l’Iran et renonça à lui vendre des missiles antinavires (6). Il fallut attendre 1999, notamment après le bombardement de l’ambassade de Chine à Belgrade, pour voir les liens sino-iraniens se renforcer à nouveau, Pékin revenant alors à une posture anti-hégémonique par rejet de l’unilatéralisme américain.














