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Une Méditerranée sous tension : entre multiplication des acteurs d’influence et hégémonie américaine

Pendant ce temps, l’activisme turc accru sur la scène internationale — depuis plus d’une décennie — fait de Recep Erdogan un acteur important des relations dans la région. Si le bilan de l’AKP dans les dossiers internationaux de la décennie 2010 est très discuté (positionnement dans la guerre civile syrienne sous Bachar el-Assad, agressivité sur les enjeux gaziers et de souveraineté maritime autour de Chypre, rôle actif en Libye pour apporter un soutien militaire décisif au Gouvernement d’union nationale…), la période la plus récente lui ouvre de nouvelles opportunités. L’arrivée au pouvoir d’Al-Charaa en Syrie ouvre la voie à la formation d’une partie de la nouvelle armée syrienne, avec la perspective d’équipements turcs dans un second temps. Sa « diplomatie du drone » est une retombée directe de l’utilisation remarquée en 2019-2020 du Bayraktar B2 au bénéfice de Tripoli. Toutefois, Ankara s’est, depuis, rapproché de Haftar : reprise des vols de Turkish Airlines vers Benghazi en janvier 2025, réception du frère et chef d’état-major du maréchal Haftar, envoi d’équipes de reconnaissance pour l’éventuelle installation d’une base militaire turque dans le Fezzan. Plus au sud, en Afrique subsaharienne, l’effort de renforcement de l’influence turque est méthodique.

Ce poids en Méditerranée semble pourtant souvent suspendu aux questions intérieures. Malgré l’annonce d’une dissolution du PKK après l’appel de son leader historique Ocälan, le processus de désarmement reste très fragile. Les scandales récurrents de corruption ou le durcissement dans le traitement des oppositions nuisent également à la croissance du pays : après l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, la confiance des investisseurs étrangers s’est effritée et l’inflation continue de grimper. 

Une percée confirmée des monarchies du Golfe 

Les monarchies du Golfe apparaissent désormais dans quasiment tous les dossiers touchant à la Méditerranée orientale. Si leur opposition à l’Iran a longtemps guidé l’appui qu’elles apportaient aux acteurs locaux au Liban ou en Syrie, elles déploient de façon plus large une diplomatie d’influence au long cours, à l’instar de la « Vision 2030 » de Mohammed ben Salmane et des Émiratis. En coopération avec les États-Unis, les monarchies sont entrées dans une normalisation de leurs rapports avec Israël. Les Émirats arabes unis ont validé les accords d’Abraham ; Donald Trump espère que Riyad franchira également rapidement le pas. La « Start-Up Nation » a su leur proposer des compétences pour cela. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (mais aussi le Maroc) figurent parmi les clients de NSO, le groupe qui a lancé le fameux logiciel Pegasus. En fait, la cyberdiplomatie de Tel Aviv a été un travail de longue haleine. Dès 2014, des experts israéliens ont apporté leur concours à Aramco victime d’une cyberattaque, vraisemblablement iranienne. Juste après l’annonce des Accords d’Abraham en septembre 2020, l’une des premières manifestations concrètes fut la rencontre entre le directeur de l’Autorité nationale cyber israélienne et son homologue émirati. À l’heure actuelle, les deux pays sont engagés dans une cyber coopération à tous les niveaux : échanges technologiques, création d’un fonds émirati estimé à 10 milliards de dollars exclusivement dédié à l’investissement en Israël, échange d’informations sur les menaces cyber, exercices conjoints, etc.

La diplomatie économique de ces États est plus largement très active. C’est le cas avec Israël. En 2024, les échanges commerciaux entre Israël et les Émirats — pays de 10 millions d’habitants — ont augmenté de 43 %, arrivant à 3,24 milliards de dollars ; près de 600 entreprises israéliennes se sont installées aux Émirats, tandis qu’un million de touristes israéliens ont visité le pays en 2024, soit plus d’un Israélien sur dix. Mais inversement, les Émirats arabes unis portent financièrement l’un des plus grands projets de rénovation urbaine en Méditerranée : à la place de l’ancien aéroport d’Athènes, dans le district d’Ellinikon, commence à jaillir de terre un immense complexe immobilier de luxe qui devrait être dominé par deux gratte-ciel d’environ 200 mètres de haut. Riyad a injecté près de 9 milliards de dollars dans l’économie égyptienne ces vingt dernières années et signait au printemps 2025 de nouveaux protocoles dans des secteurs variés (élevage, panneaux solaires, immobilier…). Si le royaume saoudien est un partenaire économique majeur du Liban de longue date, il porte avec la France la mise en place d’un fonds de développement qui mobilise plus de 70 millions pour le Liban, très ébranlé depuis l’explosion dans le port de Beyrouth, confirmant son rôle de parrain politique du pays du Cèdre. En 2022, les Émirats arabes unis se joignaient d’ailleurs à l’initiative.

Ainsi, les monarchies du Golfe jouent un rôle politique croissant dans la région. Outre la médiation dans la guerre à Gaza, les Émiratis apportent par exemple leur soutien à Haftar en Libye (avec une stratégie complémentaire autour d’Hemedti au Soudan). Jusqu’à sa mort début novembre 2025, l’ancienne cheffe du protocole de Muammar Kadhafi, Mabrouka Cherif, sert les intérêts du maréchal Haftar dans la région de Ghat (à la frontière avec l’Algérie). Dans ce Sud libyen très disputé entre les deux camps, elle finance le développement local, grâce à des fonds émiratis.

Un Maghreb entre déséquilibres nationaux et enjeux générationnels 

Le Maroc semble également gagner des points sur la scène géopolitique régionale. Le royaume chérifien déploie une active diplomatie du sport. À l’occasion de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) sur son territoire fin 2025-début 2026, il a lancé plus de 120 projets, incluant la rénovation de stades (Grand Stade de Tanger, complexes sportifs Prince Moulay Abdellah à Rabat, Mohammed V à Casablanca) et la modernisation de grands axes routiers et d’aéroports. En vue de l’accueil de la Coupe du monde de football en 2030, d’autres projets d’infrastructures sont annoncés. Le prolongement de la ligne à grande vitesse partant de Kénitra, dans le Nord-Ouest du pays, en direction de Marrakech sur un tracé de 430 kilomètres permettra de réduire le temps de trajet à 2 heures 40, contre plus de 5 heures aujourd’hui. Mais les investissements annoncés concernent aussi les secteurs de l’hôtellerie, de la logistique portuaire ou du numérique. L’ensemble devrait continuer à doper également le tourisme international. Cette politique de grands travaux et d’ouverture touristique participe à la diversification des partenaires. Outre les traditionnelles relations avec les États-Unis et l’Europe (France et Espagne notamment), les investissements chinois ne cessent de monter en puissance (installation de l’entreprise chinoise Boway Alloy à Nador pour produire des alliages spécialisés pour l’électronique de pointe, lancement à Jorf Lasfar de la co-entreprise Cobco de batteries lithium-ion pour la mobilité électrique, sélection de consortiums chinois pour développer le secteur des énergies renouvelables…). 

À propos de l'auteur

Walter Bruyère-Ostells

Professeur des universités en histoire contemporaine, co-responsable du master « Géostratégie, défense et sécurité internationale » et du mastère spécialisé « Renseignement », directeur scientifique de la chaire Renseignement à Sciences Po Aix.

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