Mais là encore, l’incertitude plane, à la fois sur le fond et sur les modalités de cet engagement : tandis que le président Trump réclame déjà un acompte aux puissances asiatiques, ces dernières refusent un paiement forfaitaire. L’UE, quant à elle, a reconnu que ce montant avait été déterminé en fonction des projets d’investissement des milieux d’affaires pour les prochaines années. Selon l’un de ses représentants, « ce n’est pas quelque chose que l’UE, en tant que pouvoir public, peut garantir » (8). C’est l’astérisque qu’aurait pu ajouter la Chine à sa promesse d’augmenter ses importations de biens américains (produits industriels, agricoles et énergétiques) dans le cadre de son « accord commercial de phase 1 » signé avec les États-Unis en janvier 2020 — une promesse restée lettre morte pour la plupart des produits à l’exception des semi-conducteurs (9). Comme le dit l’adage, « ce sont les entreprises qui font du commerce, pas les États ». Cette loi pourrait aujourd’hui s’appliquer aux promesses d’investissement arrachées par le magnat de l’immobilier, qui rendent les perspectives de création d’emplois tout aussi hypothétiques.
Au-delà de la question de la gouvernance des investissements, le programme nationaliste de l’administration Trump exacerbe, là encore, une incertitude devenue systémique. En septembre, le raid de l’Agence américaine de contrôle de l’immigration (ICE) dans une usine Hyundai en Géorgie — un investissement de 12,6 milliards de dollars de l’entreprise sud-coréenne — a conduit à l’arrestation de 300 travailleurs, dont une majorité de Sud-Coréens, suscitant de vives inquiétudes sur les droits des travailleurs étrangers, et plus largement sur la protection des investissements. En somme, pour des raisons à la fois macroéconomiques et politiques, l’afflux d’investissements étrangers aux États-Unis est loin d’être acquis, en dépit des affirmations de son premier représentant commercial, qui prétend déjà avoir récolté la somme de 17 000 milliards de dollars d’investissements depuis son arrivée au pouvoir — un chiffre qui surévalue de près de 10 000 milliards les propres estimations de la Maison-Blanche (10).
Principes et contradictions de la sécurité économique américaine
Le second narratif ayant transformé et légitimé la conduite de la politique commerciale de Donald Trump depuis son premier mandat est celui de la sécurité économique. Intégrée officiellement comme objectif de la Stratégie de sécurité nationale de 2017 à la politique commerciale de Donald Trump, puis à la stratégie de compétitivité industrielle de l’administration Biden, la notion de sécurité économique est intimement liée à la question de la dépendance commerciale. Si les principes du « doux commerce » de Montesquieu, associant libre-échange et paix, avaient dominé l’ordre international depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et a fortiori la période mondialiste de l’après-guerre froide, l’essor de la Chine a poussé les États-Unis à réinterpréter l’interdépendance économique comme une dépendance qui serait devenue source de vulnérabilité et de conflit. Selon les termes de Robert Lighthizer, l’ancien représentant au Commerce (2017-2020) de Donald Trump : « Face à la menace chinoise, il n’a jamais été aussi urgent pour les États-Unis de tempérer l’enthousiasme souvent aveugle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale pour l’interdépendance à tout prix. Nous devons nous rappeler que, d’un point de vue historique, l’interdépendance ne conduit pas toujours à la paix. Aux États-Unis, les liens économiques entre le Nord et le Sud n’ont pas empêché la guerre civile. Le commerce mondial a connu une croissance rapide dans les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale […]. La dépendance du Japon vis-à-vis des matières premières provenant des États-Unis a motivé son attaque sur Pearl Harbor. (11) »
La sécurité économique vise donc à réduire cette dépendance, à la fois économique, sectorielle et géographique. La dimension économique tient à la concentration de la production ou de la transformation de biens dans un pays tiers, qui détermine le niveau de dépendance. La dimension sectorielle renvoie à la défense de secteurs définis comme « stratégiques » et à la production de biens jugés « critiques » (12). Enfin, sur le plan géographique, la sécurité économique est d’autant plus menacée si le partenaire commercial est considéré comme une puissance rivale par rapport à un pays allié des États-Unis. Sur le fond, la géoéconomie et l’arsenalisation de l’interdépendance ne sont pas nouvelles : l’histoire de la politique étrangère américaine regorge de débats sur les liens entre sécurité et économie, y compris pendant et après la guerre froide, fussent-ils sur la définition d’un bien « stratégique », la distinction entre pays alliés, neutres ou hostiles, ou encore sur les implications de la dépendance énergétique (13). Sur la forme, en revanche, les questions géoéconomiques occupent désormais une place plus prépondérante dans la conduite de la politique étrangère américaine, pour des raisons à la fois objectives, comme la primauté de la puissance industrielle de la Chine ou le brouillement des frontières entre technologies civiles et militaires, et des facteurs plus subjectifs, d’ordre idéationnel ou politique.
En pratique, ce nouveau cadre stratégique et idéologique se révèle néanmoins beaucoup plus complexe et fragile que ne le laisse supposer la simple notion de « sécurité ». Ce « nouveau consensus de Washington » (14) fait l’objet d’âpres débats entre institutions et agences — le Pentagone, par exemple, se montrant plus sensible aux risques liés aux transferts technologiques —, entre différents intérêts économiques (la Chine demeurant un marché crucial pour les exportateurs américains) et entre divers courants idéologiques transcendant les clivages partisans, à l’image de l’opposition au libre-échange. Mais au-delà de ses tensions inhérentes au processus décisionnel, de véritables contradictions dans la poursuite de ces objectifs contribuent à délégitimer ce narratif.













