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À la recherche des fondements du nouveau protectionnisme américain

Deux points illustrent la fragilité de la doctrine de sécurité économique américaine.

Le premier cas concerne les revirements de Washington concernant les restrictions aux exportations imposées sur certaines puces électroniques dans le but de freiner le développement technologique de la Chine. Après avoir imposé de nouvelles restrictions sur les exportations de puces vers la Chine en avril 2025 au nom de la sécurité économique, l’administration Trump a effectué une volte-face trois mois plus tard et autorisé les entreprises Nvidia et AMD à exporter des catégories de puces performantes (respectivement H20 et MI308), utilisées pour entrainer des modèles d’intelligence artificielle, alarmant ainsi les faucons américains. Plus atypique, le président a demandé à Jensen Huang, PDG de Nvidia, à ce que 20 % des revenus des ventes soient reversés au département du Trésor en échange de cette exemption, avant de transiger sur un montant de 15 % (15). Ces tractations, fruit d’une opération de lobbying de la part de Nvidia, démontrent qu’en matière de restrictions aux exportations comme pour l’imposition de droits de douane, tout se négocie — y compris la sécurité économique américaine. D’autres exemples suggèrent que ce principe s’apparente aujourd’hui davantage à une variable d’ajustement qu’à une véritable doctrine stratégique : les actions et déclarations contradictoires du président Trump sur la revente de TikTok ; son approbation pour le rachat de US Steel par le japonais Nippon Steel, dans un secteur souvent présenté comme central pour la sécurité nationale américaine ; et le silence de l’administration républicaine lors de la récente acquisition du géant du jeu vidéo Electronic Arts par un triumvirat de fonds d’investissement, dont le Fonds d’investissement public saoudien et le fonds Affinity Partners dirigé par Jared Kushner, gendre de Donald Trump. Si la sécurité économique guidait vraiment la politique américaine, le Comité de surveillance des investissements étrangers aux États-Unis (CFIUS), garant de la souveraineté économique, aurait a minima évalué les risques inhérents à l’acquisition de données privées d’utilisateurs américains, sans parler de ceux liés à la perte d’un fleuron de l’industrie du jeu vidéo, ou des pertes d’emplois anticipées liées au montage financier de l’opération — le plus grand rachat par emprunt de l’histoire (16). Là encore, c’est l’accès au président américain qui dicte la politique économique américaine.

L’autre entorse à la sécurité économique concerne le nouveau rapport des États-Unis à leurs alliances commerciales et stratégiques — jadis faisceaux de la puissance américaine — dont les membres, comme l’Europe, le Canada ou la Corée du Sud, subissent parfois un traitement plus dur que les rivaux stratégiques tels que la Russie. Si l’administration Biden a tenté de revitaliser le système d’alliances américaines et de réorienter le commerce international vers une diversification des chaines de valeur au profit de puissances amies (friendshoring), ce retour au plurilatéralisme, bien que loin d’un véritable réinvestissement dans le multilatéralisme de l’OMC, est resté sans lendemain. La sécurité économique collective cède le pas à une version étriquée et transactionnelle de la souveraineté américaine qui n’épargne personne. Déboussolés, les pays alliés comme les multinationales américaines découvrent que le temps du friendshoring, avant même d’avoir été opérant, est déjà révolu : il cède sa place, au mieux, au friendtrashing (critique des alliés), au pire au friendshedding (abandon des alliés). Ce rejet des alliances ne se limite pas aux pays riches, mais concerne aussi les pays émergents, voire les moins avancés. L’offensive douanière marque à ce titre une véritable rupture avec le droit du commerce international, qui offrait un régime préférentiel pour les pays du Sud depuis les années 1970. Ajouté à la suspension du Système de préférences généralisées américain depuis 2020, au gel de l’aide au développement et à la fermeture de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), le choc tarifaire de Trump confirme le désengagement de Washington en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Ce retrait est d’autant frappant que la Chine est devenue le premier partenaire commercial de la plupart des pays à faibles et moyens revenus au cours des vingt dernières années.

Ainsi, après avoir cédé leur domination commerciale à la Chine en Asie et en Afrique pendant la première décennie du XXIe siècle, les États-Unis ont « perdu » l’Amérique latine dans les années 2010 et sont en plein repli en Europe depuis 2020, comme l’illustre la hausse rapide des exportations chinoises ces dernières années (figure 3). Cette dépendance risque de s’aggraver avec le détournement des exportations chinoises (produits à haute valeur ajoutée, technologies vertes) des États-Unis vers les autres pays. À la grande différence du premier mandat de Donald Trump, le choc douanier du président américain intervient dès les premiers mois de sa présidence. En dépit de ses contradictions, il envoie donc un message clair au reste du monde. De Bruxelles à Brasilia, en passant par New Dehli, les puissances alliées, comme les rivaux stratégiques, repensent aujourd’hui leur dépendance, non seulement vis-à-vis de la Chine, mais aussi des États-Unis. C’est peut-être dans ce « nouveau découplage » que se cache la réciprocité recherchée par les États-Unis.

Notes

(1) Sans aller jusqu’à le qualifier de génie, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a décrit Donald Trump comme un « négociateur coriace » et un « fin stratège » lors de la conclusion de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Union européenne le 27 juillet 2025.

(2) Bernie Sanders, « Sanders Statement on Trump Tariff Announcement », 9 avril 2025 (https://​tinyurl​.com/​c​5​h​6​r​exp).

(3) Il s’agit là d’une allusion au slogan de campagne de Bill Clinton en 1992. Le candidat Trump, lui, avait promis d’être « le plus grand président pour l’emploi que Dieu ait jamais créé ». Pour un bilan de son premier mandat, lire Donna Kesselman, « Le Jobs President face au syndicalisme américain », Pouvoirs, n°172, 2020 (https://​tinyurl​.com/​5​n​7​t​w​e5c).

(4) Trump a une fascination pour ce qu’il considère comme l’âge d’or du protectionnisme et de la puissance industrielle américaine, en dépit des inégalités criantes de « l’âge du toc ».

(5) Sandra Polaski et al., « How Trade Policy Failed U.S. Workers – and How to Fix It », Institute for Policy Studies, Boston University Global Development Policy Center, Groundwork Collaborative, 2020 (https://​tinyurl​.com/​3​t​v​m​p​zf5).

(6) The Conference Board, « Survey: HR Leaders Plan to Dial Back Hiring in the Second Half of 2025 », 20 aout 2025 (https://​tinyurl​.com/​b​w​r​m​z​nyk).

(7) En français : « Poster [sur les réseaux sociaux] de manière agressive et porter un gros bâton », quand Theodore Roosevelt, un modèle de masculinité pour Donald Trump, préconisait de « Parler doucement et de porter un gros bâton ».

(8) Gregorio Sorgi, « EU admits it can’t guarantee $600B promise to Trump », Politico, 28 juillet 2025 (https://​tinyurl​.com/​z​n​w​4​z​n5e).

(9) Jean-Baptiste Velut, « Le “choc de Trump” et la Chine : leçons du protectionnisme trumpien », Politique américaine, vol. 37, n°2, p. 111-132 (https://​doi​.org/​1​0​.​3​9​1​7​/​p​o​l​a​m​.​0​3​7​.​0​111).

(10) Pour remettre ce chiffre en perspective, un simple calcul montre que cette somme équivaudrait à 53 fois le niveau annuel moyen des investissements directs étrangers aux États-Unis sur la dernière décennie. Voir The White House, « Trump Effect: A Running List of New U.S. Investment in President Trump’s Second Term », 15 aout 2025 (mise à jour le 2 septembre) (https://​tinyurl​.com/​5​9​u​4​9​3ry).

Pour une analyse critique, lire Gary Clyde Hufbauer, Ye Zhang, « Trump’s quest for foreign direct investment », Peterson Institute for International Economics (PIIE), 13 juin 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​c​7​m​a​4mw).

(11) Robert Lighthizer, No Trade Is Free, Broadside Books, 2023, p. 20.

(12) Sur la construction sociale de ces deux concepts, lire Mathilde Velliet, « Entre sécurisation et arsenalisation : la fabrique des politiques américaines de protection des technologies stratégiques face à la Chine (2009-2025) », thèse en études anglophones, Université Paris Cité, 2025.

(13) Mona Paulsen, « The past, present, and potential of economic security », The Yale Journal of International Law, vol. 50, à paraitre en 2025.

(14) Gordon H. Hanson, « Washington’s New Trade Consensus: And What It Gets Wrong », Foreign Affairs, vol. 103, n°1, 12 décembre 2023 (https://​tinyurl​.com/​5​d​z​s​7​2zh) ; Jake Sullivan, « Remarks by National Security Advisor Jake Sullivan on Renewing American Economic Leadership at the Brookings Institution », The White House, 27 avril 2023 (https://​tinyurl​.com/​4​n​s​a​c​9dj).

(15) Helen Davidson, « Trump sparks concern after suggesting he might allow sales of Nvidia’s advanced AI chips in China », The Guardian, 12 aout 2025 (https://​tinyurl​.com/​4​z​t​x​4​e68).

(16) Pour une discussion sur les obligations réglementaires entourant ce genre d’acquisition, lire Vinita R. Singh, « The CFIUS Review That Will Never Be », Lawfare, 3 octobre 2025 (https://​tinyurl​.com/​b​r​9​u​p​z6w).

Légende de la photo en première page : Le 2 juin 2025, à l’usine US Steel Corporation – Irvin Works, le président Donald Trump s’entretient avec des ouvriers avant de prononcer un discours sur le partenariat entre US Steel et Nippon Steel. Après un an et demi de négociations, et alors que le président Joe Biden avait bloqué cette opération, le rachat du fleuron américain de l’acier US Steel par son concurrent japonais Nippon Steel était approuvé par l’administration Trump, grâce à un investissement massif promis par l’entreprise japonaise (11 milliards de dollars sur 3 ans) pour convaincre le président américain, ainsi qu’une clause spécifique permettant au gouvernement des États-Unis de conserver un droit de veto sur certaines décisions. (© White House/Daniel Torok)

Article paru dans la revue Diplomatie n°136, « Les États-Unis de Donald Trump : une puissance prédatrice en déclin ? », Novembre-Décembre 2025.
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