Le régiment « lourd-léger » : une réforme de l’échelon de décision
La nécessité de porter cette réforme au niveau régimentaire plutôt qu’à celui de la brigade s’impose pour garantir la rapidité du processus décisionnel en contexte de haute intensité, ainsi qu’une bascule entre découverte et assaut plus fluide. Il ne s’agit pas d’un caprice qui vise à recréer le régiment comme unité de combat par fantasme passéiste et imposer un échelon parasite. Il part du constat de la menace : celle d’un ennemi léger qui, en très faible nombre – et donc dissimulable –, peut désormais neutraliser un volume bien plus grand d’unités lourdes, rapportée aux délais pour y apporter une réponse tactique au combat avant que les unités prises à partie ne soient détruites. Ces délais résultent notamment des processus décisionnels. Le processus décisionnel d’une brigade semble trop long par rapport à la menace et à sa réactivité, et plus lent que celui d’un bataillon, qui l’est lui-même déjà parfois trop. Les procédés de MEDO-T (Méthode d’élaboration d’une décision opérationnelle – Tactique) dite flash, de ce dernier, qui seraient sans doute généralisés en haute intensité, permettraient de compenser cette lenteur. Il semble ainsi plus facile, par exemple pour un chef de corps, d’engager sur ordre ses compagnies mécanisées dont les moteurs tournent déjà parce que son bataillon léger a rendu compte de la désorganisation entre le premier et le second échelon ennemi qu’à un brigadier d’organiser le dépassement d’un Groupement tactique interarmes (GTIA) par un autre.

En outre, faire porter cette réforme sur le régiment aiderait à mettre fin à une pyramide de Ponzi organisationnelle allant de pair avec le format GTIA. La Brigade interarmes (BIA) dispose de ses régiments de mêlée (trois d’infanterie et deux de cavalerie) et prélèverait en théorie des compagnies sur les uns pour les remplacer par des escadrons des autres. La problématique qui se pose est qu’actuellement, même à 100 % de disponibilité technique opérationnelle, beaucoup de régiments ne peuvent équiper que la moitié de leurs effectifs sur le véhicule majeur régimentaire, de sorte que, pour obtenir une BIA en format ternaire à deux GTIA infanterie et un GTIA cavalerie, il faudrait puiser dans le troisième régiment d’infanterie et le second régiment de cavalerie. Ceux-ci seraient alors inopérants, la brigade n’aurait pas de réserve, et les GTIA en son sein non plus.
Ainsi, partant de cet état de fait, la structure proposée reposerait sur une volonté de rupture et sur une différenciation claire entre trois bataillons organiques :
• le bataillon de découverte (durcir le léger). Ce segment repose sur une décision structurelle forte : la Compagnie d’appui (CA) mute pour armer de nouvelles compagnies légères fortement renforcées en drones, offrant un bataillon léger en ternaire utilisant des véhicules tactiques légèrement blindés. Leur mission est de s’infiltrer sur tout le fuseau pour désorganiser l’ennemi, isoler ses échelons et détruire ses propres dronistes. La CA est une compagnie non manœuvrante qui répartit ses capacités avant le combat, selon les ordres de l’état – major. Tous les savoir – faire en son sein seraient cruciaux pour ces compagnies légères : infiltration, raid commando, utilisation massive de drones d’attaque et de drones – suicides, couplage entre drones d’observation et missiles moyenne portée, tireurs d’élite pour la chasse aux opérateurs de drones notamment. La CA continuerait d’exister au quartier pour servir de pilier de formation sur les savoir – faire spécifiques précédemment évoqués, mais, au même titre que certaines de ses sections sont capables de basculer en format dit « voltige », elle serait engagée au combat en compagnie d’infanterie légère dronisée. Les autres effectifs seraient dégagés grâce, d’une part, au passage d’une compagnie mécanisée au format infanterie légère et, d’autre part, à celui des compagnies au format ternaire, en partant du postulat qu’il n’y a pas assez de véhicules majeurs pour toutes les équiper. Si cette réforme implique des réorganisations complexes, elle garde le mérite de se faire globalement à effectifs constants et sans nécessiter une montée en puissance sur le véhicule majeur régimentaire, car elle repose principalement sur une optimisation de l’existant ;
• le bataillon d’assaut (consolider le lourd). Ce bataillon basculé en ternaire regroupe les unités sur véhicules majeurs (VBCI, Leclerc) maintenues en réserve et étalées en zone arrière du régiment. Positionnées sous une bulle de défense sol-air, ces unités sont préservées pour l’instant décisif, pour un engagement après avoir identifié des couloirs de mobilité et, au besoin, les avoir créés. Certes, le format quaternaire est actuellement doctrinalement privilégié, mais d’autres paramètres sont à prendre en compte. Régulièrement, par contraintes en ressources humaines, les sections basculent en ternaire. La volonté d’usage du quaternaire repose principalement sur la recherche d’un dispositif décliné ainsi : appui, assaut, couverture, élément réservé. La démocratisation du drone rend envisageable, à terme, de confier des missions d’infanterie à des drones (couvrir, flanc – garder, intervenir), mobilisant moins de combattants. Opérant dans un environnement partiellement déjà nettoyé par des unités plus légères du bataillon de découverte, des compagnies, bénéficiant d’un rapport de force favorable, pourraient ainsi s’engager avec un pion tactique en moins. Quant aux sections, elles conserveront toujours la capacité à générer un quatrième pion par le regroupement des véhicules de combat si la situation tactique l’exige ;
• le bataillon d’appui et de soutien (protéger le rare). Entité distincte gérant la zone arrière, le BAS intègre le Train de combat régimentaire (TC2), le génie blindé (EBG (4) et SDPMAC (5)), l’artillerie organique (CAESAR), éventuellement un peloton de circulation pour accélérer l’engagement du bataillon de combat en réserve, afin de garantir l’autonomie du régiment et délivrer des effets via des capacités rares et précieuses, de manière optimale. L’intégration des capacités CAESAR au sein du régiment lourd-léger s’explique par plusieurs raisons. Le rééchelonnement dans la profondeur induit par la menace drone, qui doit amener un bataillon à considérer sa zone arrière jusqu’à 30 km au lieu de 20, va amener les unités d’artillerie à manœuvrer dans sa zone. Les bataillons d’artillerie aux ordres des brigades gagneraient sans doute à être structurés autour des lance – roquettes multiples. Le TC2 verrait quant à lui son bilan charge/moyens mieux réparti, avec un séquençage entre unités légères et lourdes qui maintiendrait le domaine « maintenance » régulièrement en intervention, mais avec la possibilité d’alterner les équipes. La fonction ravitaillement serait également concernée puisqu’elle reposerait dans un premier temps sur des unités légères avec davantage d’autonomie, puis sur des unités lourdes engagées directement dans la phase de combat à leur plein potentiel, là où le modèle actuel impose des anticipations fines sur le moment opportun pour réaliser un recomplètement des chars Leclerc, par exemple. La création de ce bataillon d’appui et de soutien qui travaillerait en transversal aurait également le mérite d’accélérer le processus décisionnel des bataillons de combat sans nuire nécessairement à la coopération interarmes.













