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Le régiment lourd-léger : vers un nouveau modèle de combat régimentaire

La transition et la dissymétrie des temps de manœuvre

Une manœuvre tactique se décompose en trois temps centrés autour de l’effet majeur, qui est une action sur l’ennemi dans un cadre espace – temps donné et qui, bien exploitée, ouvre la victoire. Le temps 1 correspond à la préparation de l’effet majeur ; le temps 2, à la réalisation de cet effet (l’effort) ; et le temps 3, à l’exploitation et à la consolidation. Au vu de la démocratisation de la puissance de feu, engager des unités mécanisées dans la phase de préparation de l’effet majeur, c’est prendre le risque qu’elles soient neutralisées avant ou pendant sa réalisation, et donc incapables d’exploiter. Le temps de manœuvre de l’échelon de découverte est intrinsèquement plus long que celui de l’assaut, mais la même démocratisation de la puissance de feu permettrait à des unités légères de ne pas se contenter d’un simple modelage et de commencer elles – mêmes à réaliser l’effet majeur. La transition entre les deux devrait s’opérer dans une dynamique permettant de terminer l’effet majeur et de l’exploiter aussi rapidement. Cette question de la transition était déjà abordée dans les réflexions doctrinales sur les attendus du programme SCORPION au moment de la création des « échelons de découverte » et des « échelons d’assaut ». Pour gérer cette complexité sans saturer le chef, le concept de PC Miroir (déjà pratiqué) proposerait deux cellules réduites :

• un premier PC qui conduirait l’action du bataillon de découverte (temps présent) ;

• un second PC qui concevrait dynamiquement l’engagement futur du bataillon d’assaut (temps ultérieur).

Cette organisation permettrait une « stabilité intellectuelle » fondamentale : chaque bataillon peut concevoir une manœuvre reposant sur une capacité opérationnelle fiabilisée, là où la manœuvre est actuellement conçue alors même que le combat est déjà en cours et que l’on ne sait pas exactement quelle sera la capacité opérationnelle de l’unité à la fin de l’engagement. En fonction de la phase, le bataillon non engagé au combat entre dans une période de régénération partielle et d’élaboration de sa future manœuvre, suivant les indications du chef tactique qui donne ses intentions. Le chef dispose ainsi d’un outil dont il connaît la force réelle pour chaque phase du combat. En outre, ce format lourd-léger conserverait la possibilité d’intégrer la nouvelle mutation du commandement et contrôle encore en expérimentation, celle du « PC distribué », reposant sur de petits échelons de commandement étalés sur le front et la profondeur du dispositif, communiquant peu à la radio, mais utilisant un réseau de type Starlink.

De plus, une manœuvre tactique GTIA est déjà aujourd’hui un amalgame de différentes manœuvres spécifiques : une manœuvre de mêlée orientée sur des saisies de points clés et de contacts directs avec l’ennemi ; une manœuvre des feux pour l’artillerie consistant en une phase de conquête de la supériorité des feux sur l’ennemi (détruire son artillerie) et une phase dappui, passant par une chaîne de commandement précise, avec ses propres délais. Le génie a également sa propre manœuvre lorsqu’il s’agit des opérations d’appui ou de contre – mobilité, avec là aussi ses délais. La manœuvre logistique, orientée sur la préservation du potentiel de combat, est marquée par des mouvements constants de boucles avant et arrière qui sont sur un autre tempo. La manœuvre globale des chefs tactiques étend donc l’harmonisation de toutes les précédentes.

À celles-ci s’ajoutera la manœuvre des drones, marquée par une phase, potentiellement lente, de préparation, d’infiltration et de recherche de l’ennemi qui sera suivie d’une livraison d’effets rapides ; mais également d’une manœuvre antidrone qui consistera sans doute à positionner des unités spécialisées sur des points clés du terrain pour appuyer un engagement terrestre. Que les chefs tactiques, du commandant d’unité au chef de corps, aient des connaissances fines des capacités et des effets interarmes est vital. Qu’ils ne soient pas surchargés et parasités en est une autre : qu’ils disposent sous leur commandement direct de bataillons réduits en taille et réactifs, au sein desquels ne cohabitent pas tous les tempos de manœuvre sans pour autant les priver d’effets actionnables, doit être au cœur de la réflexion.

La question du commandement

Un débat intellectuel oppose deux visions du commandement, incarnées par Anthony King d’une part et par Jim Storr de l’autre. Pour le premier, avec justesse, l’accroissement des tâches, de la méthode d’état – major ou des spécialités et des zones de responsabilités des unités au combat implique une densification des états-majors tactiques, qui se révèlent plus efficaces que leurs prédécesseurs. Jim Storr nuance cette affirmation en relevant à raison que, lors d’une crise ou d’une phase au tempo accéléré, le nombre de personnes actives amenées à peser dans la prise de décision tend à se réduire, rendant certains traitants temporairement inutiles. Un conflit majeur amènera quotidiennement ce genre de situation, transformant la situation de crise en situation nominale. Par conséquent, générer un modèle d’unité qui permettrait de prendre en compte cette tension et de tenter de la résoudre devient primordial.

En outre, pour peser dans une coalition, la France doit proposer un modèle capable de transformer un succès tactique en solution stratégique. Si, comme le conclut Alexandre Svetchine, la tactique est le pas de l’opératif (6), alors le régiment doit être ce pion de référence capable, par sa réactivité organique, d’exploiter au combat des succès tactiques pour développer une opération et, en amont, d’incorporer les innovations pour compenser sa faiblesse démographique. Il ne s’agit pas seulement des destructions causées, mais des risques que l’on accepte de prendre au contact, car ces risques paient politiquement. 

Notes

(1) Guy Brossollet, Essai sur la non-bataille (réédition), Éditions Jean Villequiers, Paris, 2022.

(2) Philippe Paul, « Notions sur le combat collaboratif », Revue de Doctrine des Forces Terrestres, 2019.

(3) Jack Watling, « Automation Does Not Lead to Leaner Land Forces », War on The Rocks, 7 février 2024.

(4) Engin blindé du génie.

(5) Système de déminage pyrotechnique pour mines antichars.

(6) Alexandr A. Svechin, Strategy, East View, Minneapolis, 1992 (réed. 2024).

Légende de la photo en première page : La réarticulation organique, adossée à un concept d’emploi, peut être une solution face au blocage tactique. (© KNDS)

Article paru dans la revue DSI n°183, « La guerre en Iran : stratégies, ripostes, enjeux », Mai-Juin 2026.
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