Magazine Moyen-Orient

Les nouvelles relations turco-syriennes

En décembre 2024, la chute de Bachar al-Assad (2000-2024) a changé la donne pour la Turquie au Moyen-Orient. Cet événement a moins résulté d’un succès militaire des ex-rebelles que de l’effondrement complet du régime baasiste et de son impuissance à rallier l’appui de ceux (Russie, Iran, Hezbollah libanais) qui avaient assuré sa survie. Comme si le roi s’était retrouvé mat dans une configuration intérieure, régionale et internationale transformée et exploitée par des adversaires qu’il croyait avoir vaincus. L’offensive étant partie d’Idlib, ultime refuge de l’opposition syrienne soutenue par la Turquie, tous les regards se sont tournés vers cette dernière ; elle est apparue comme la première bénéficiaire de ce retournement.

Confrontée à un État failli avec lequel elle entretient des différends anciens et dont elle a été affectée par la guerre civile, la Turquie a vu s’ouvrir la perspective d’une stabilisation de son voisinage méridional, se profiler une convergence économique, politique, voire religieuse avec les nouveaux dirigeants de Damas, et s’effacer les alliés traditionnels russe et iranien de Bachar al-Assad, acteurs avec lesquels elle maintient une relation complexe, faite de connivences régionales sur fond de solides antinomies (1). Mais ce succès turc, à première vue incontestable, mérite d’être examiné en profondeur, en tirant les leçons tant des évolutions de la dernière décennie et du recul que l’on peut avoir par rapport aux événements survenus depuis fin 2024, que du constat qui confirme que les transformations géopolitiques en cours dans la région dépassent le seul espace syrien.

Le succès d’une stratégie de longue haleine

On a trop souvent présenté la position favorable acquise par la Turquie à l’issue de la chute de Bachar al-Assad comme le résultat d’une embellie. En réalité, Ankara a récolté les fruits d’une stratégie qui a certes été l’objet de nombreux ajustements, mais qui a d’abord reposé sur une volonté constante de préserver sa frontière méridionale en gérant au mieux les effets de la guerre civile.

Il est vrai qu’au début du conflit, le gouvernement turc a donné l’impression de perdre le contrôle de sa frontière méridionale. Ayant ouvert ses portes aux réfugiés fuyant la répression du régime baasiste, il a par ailleurs favorisé le passage en territoire syrien d’une aide suspecte à de multiples organisations, pariant parfois de façon hasardeuse sur les unes contre les autres (djihadistes contre Kurdes, par exemple). Toutefois, les Turcs ont fini par payer cher cette démarche délétère. En 2015, les réfugiés, qui avaient progressivement quitté les camps, s’établissent dans les grandes villes de l’ouest, tandis qu’une partie d’entre eux se dirige vers l’Europe. La même année, l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech), désormais en conflit avec le gouvernement turc, se livre, principalement à Ankara et à Istanbul, à une série d’attentats. Cette année-là est aussi celle d’un revirement de la diplomatie turque, avec un retour à des fondamentaux plus pragmatiques.

Parallèlement, fin 2015-début 2016, un accord migratoire est négocié avec l’Union européenne (UE). Ce changement de pied se traduit d’abord par une reprise en main de l’accès au territoire national : fermeture des frontières terrestres, exigences de visas aux frontières maritimes et aériennes, encadrement des conditions de séjour, édification d’un mur de séparation (2). D’abord défensive, cette réaction se mue en posture offensive, alors que le régime du président Recep Tayyip Erdogan (depuis 2014) se rigidifie après l’échec de la tentative de coup d’État de juillet 2016.

Un mois plus tard, à l’occasion de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » (août 2016-mars 2017), l’armée turque, épaulée par des mercenaires syriens, pénètre en Syrie pour chasser Daech de la rive occidentale du fleuve et empêcher les Kurdes de s’y installer, au moment où ces derniers, sur cette même rive, viennent de reprendre la province de Manbij à l’organisation djihadiste, au grand dam d’Ankara. En janvier 2018, lors de la mission « Rameau d’olivier », la Turquie enlève aux Unités de défense du peuple (YPG) kurdes l’enclave d’Afryn, plus à l’ouest, avant d’intervenir sur la rive orientale du fleuve et d’occuper une bande de 120 kilomètres de long entre Tell Abyad et Ras al-Aïn, grâce à l’opération « Source de paix ». Ainsi, en l’espace de trois ans, Ankara a réussi à constituer, dans le nord de la Syrie, la zone tampon qu’elle avait en vain demandée aux États-Unis d’établir au début de la guerre. Cet espace, reconstruit et équipé, accueille les réfugiés syriens qui acceptent d’y venir, joue le rôle d’une lisière de séparation avec les Kurdes, et sert de levier pour Ankara dans la perspective d’un règlement du conflit.

À propos de l'auteur

Jean Marcou

Professeur émérite à Sciences Po Grenoble-UGA, chercheur au CERDAP2, chercheur associé à l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) d’Istanbul, au Centre français de recherche sur l’Irak (CFRI) et à la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES).

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