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Les nouvelles relations turco-syriennes

Le rétablissement des relations entre les deux pays concerne aussi le domaine militaire. Un accord-cadre a été signé le 13 août 2025 par les deux ministres de la Défense, à la suite d’une demande de Damas formulée après les violences communautaires survenues en juillet dans la province de Soueïda. Cet accord prévoit la fourniture par la Turquie d’armes, d’équipements militaires, de conseils techniques et de formation de personnels. Un pacte de défense plus ambitieux a été évoqué, mais, si l’engagement militaire turc en faveur du gouvernement de transition syrien est certain, il reste mesuré car il pourrait avoir des conséquences sur les relations qu’Ankara entretient avec les autres voisins de la Syrie. Pour l’instant, la Turquie a réussi à assurer le maintien de la présence de ses 20 000 soldats dans les zones qu’elle occupe dans le nord de la Syrie, arguant que leur retrait serait précipité tant que les milices kurdes restent actives et que la question du retour des réfugiés n’est pas réglée.

Enfin, les nouvelles relations turco-­syriennes se sont traduites par des initiatives éducatives significatives. Un protocole de coopération universitaire signé en mai 2025 prévoit une reconnaissance mutuelle des diplômes, le lancement de programmes d’enseignement conjoints, l’extension à la Syrie du système numérique d’information utilisé par les universités turques (YÖKSIS) et la création d’une université turco-syrienne qui ambitionne de devenir une institution de référence dans la région. Un autre protocole, signé en juillet 2025, concerne l’enseignement et la formation professionnelle. Il entend aider à la restauration des centres scolaires, soutenir la formation des enseignants syriens et permettre l’ouverture d’écoles privées turques.

Les limites du « rêve syrien » de la Turquie d’Erdogan

Le bilan favorable des premiers développements de la coopération entre les deux voisins ne saurait faire oublier les enjeux incertains de la nouvelle géopolitique de la Syrie. On pense d’abord à l’instabilité de ce pays malgré la fin de la guerre, illustrée par les violences de Soueïda. Mais le plus grand défi pour la Turquie est celui du devenir de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES). Le 10 mars 2025, un accord a été signé par Ahmed al-Charaa avec Mazloum Abdi, le leader kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS). Il prévoit, pour l’essentiel, l’intégration dans le nouvel État syrien de toutes les institutions civiles et militaires de la région kurde autoproclamée, ainsi que la préservation des droits de la population de celle-ci. Cet accord est intervenu alors qu’un processus de règlement de la question kurde est en cours en Turquie depuis février 2025. Ce dernier est entré dans une phase de finalisation au Parlement turc, mais l’intégration des instances de l’AANES en Syrie est loin d’être acquise (5).

L’autre sujet de préoccupation majeure d’Ankara concerne la configuration stratégique de la Syrie et les jeux d’acteurs régionaux qui s’y déroulent. L’effacement de la Russie et de l’Iran laisse place à de nouvelles ambitions. Celles de l’Arabie saoudite sont apparues d’emblée. En février 2025, avant d’aller en Turquie, Ahmed al-Charaa a effectué son premier déplacement officiel en tant que président intérimaire à Riyad, et, en mai, son soutien le plus efficace pour obtenir la levée des sanctions américaines a été celui des Saoudiens. Par la suite, en juillet 2025, une délégation saoudienne a organisé un forum d’investissement à Damas à l’issue duquel plus d’une quarantaine d’accords ont été signés pour près de 6 milliards de dollars, touchant des secteurs cruciaux comme l’énergie, les communications et la banque. La Syrie a donc deux fers au feu qu’elle tente de rendre compatibles : l’engagement rapide et efficient de son voisin turc, au demeurant héritier de l’ancienne puissance tutélaire ottomane, et la présence croissante de l’autre acteur musulman majeur du Moyen-Orient avec lequel elle partage une affinité arabe.

Pourtant, si l’on peut penser que la Turquie est en mesure de cohabiter avec l’Arabie saoudite en Syrie de façon pacifique (voire complémentaire), Riyad et Ankara ayant aplani les différends qui ont perturbé leur relation au cours de la dernière décennie, la coexistence avec Israël, à laquelle elle est désormais confrontée dans le même pays, apparaît plus périlleuse. Ayant profité de l’effondrement syrien pour renforcer ses positions dans le Golan, l’État hébreu n’a pas hésité à frapper militairement le nouveau gouvernement syrien, en se présentant comme protecteur des communautés (druzes et bédouines, notamment) qui contestent l’autorité de celui-ci. On voit donc que la recomposition syrienne peut mettre aux prises la Turquie et Israël. En octobre 2024, au début des frappes israéliennes sur le Liban, Recep Tayyip Erdogan a déclaré que la prochaine cible de l’État hébreu pourrait être son pays. Parallèlement, plusieurs déclarations officielles israéliennes évoquent l’implication d’Ankara en Syrie comme une « menace », la comparant à celle qu’exerçait naguère l’Iran. Une confrontation entre deux protagonistes, qui sont tous deux des alliés des États-Unis, paraît toutefois peu probable. En avril 2025, ils se sont rencontrés en Azerbaïdjan pour prévenir d’éventuels accrochages aériens dans le ciel syrien par un mécanisme de « déconfliction ». Mais cet exemple confirme que l’engagement de la Turquie dans un pays instable et sujet à d’autres ingérences étrangères est loin d’être un chemin facile. 

Notes

(1) Meliha Benli Altunisik, « The Inflexibility of Turkey’s Policy in Syria », in IEMed Mediterranean Yearbook 2016, 2016, p. 57-62.

(2) Johanna Ollier, « Turkey’s Walled Borders: A Multiscalar Approach », in Journal of Borderlands Studies, 4 février 2025.

(3) Sylvain Cypel, Patrick Haenni et Sarra Grira, « Syrie. Hayat Tahrir Al-Cham, radioscopie d’une mutation idéologique », in Orient XXI, 16 décembre 2024

(4) Asli Aydintasbas, « Topple, tame, trade: How Turkey is rewriting Syria’s future », European Council on Foreign Relations, 6 février 2025.

(5) Gregory Aftandilian, « Syrian Kurds Attempt to Maneuver Amid New Realities », Arab Center Washington DC, 27 juin 2025.

Légende de la photo en première page : La Turquie accueille près de 2,5 millions de réfugiés venus de Syrie, dont certains dans ce camp situé à la frontière entre les deux pays. © Shutterstock/Thomas Koch

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°68, « France-Algérie : la grande déchirure », Janvier-Mars 2026.

À propos de l'auteur

Jean Marcou

Professeur émérite à Sciences Po Grenoble-UGA, chercheur au CERDAP2, chercheur associé à l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) d’Istanbul, au Centre français de recherche sur l’Irak (CFRI) et à la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES).

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