La neutralisation du régime baasiste et de ses alliés
La Turquie n’est pas restée inactive sur le plan diplomatique. Dès janvier 2017, prétendant suppléer aux tentatives onusiennes déficientes dans le règlement de la crise, elle s’est rapprochée de la Russie et de l’Iran, au sein du processus d’Astana. Ce cycle occasionnel de négociations entre acteurs, certes régionaux, mais qui ne soutiennent pas les mêmes belligérants dans la guerre civile, vise surtout à stabiliser le conflit avant de parvenir à une issue durable. Il permet également à la Turquie de prendre le contrôle d’une nouvelle portion de territoire syrien. Promue au rang de « zone de désescalade », où l’armée turque joue un rôle d’interposition, l’enclave d’Idlib accueille les dernières forces de l’opposition syrienne, notamment l’organisation de la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), qui va administrer la zone et ainsi connaître une première expérience importante de gouvernance (3).
Idlib est pourtant dans une situation précaire. Alors victorieux, le régime syrien cherche à en reprendre le contrôle. Pour leur part, ses alliés russes et iraniens estiment que les données initiales du processus d’Astana, qui avaient conduit à confier la garde de la zone à la Turquie, ont changé, et que celle-ci doit s’en retirer. Fin 2019-début 2020, pensant pouvoir en finir, les troupes loyalistes appuyées par la Russie, l’Iran et le Hezbollah amorcent une offensive sur Maarat al-Nouman et Saraqeb contre les forces de la HTC.
Ces événements provoquent le plus important déplacement de populations depuis le début de la guerre civile (près d’un million de personnes). Refusant d’évacuer Idlib et redoutant une nouvelle crise migratoire, la Turquie voit ses relations se dégrader avec Moscou. Finalement, le 1er mars 2020, elle lance une opération militaire (« Bouclier de printemps »), faisant pour la première fois la démonstration sur le terrain de l’efficacité de ses drones de combat et portant un coup d’arrêt aux ambitions de reconquête du régime. Force est de constater que ce soutien sans faille à l’opposition syrienne, même dans les moments où elle semblait en voie d’anéantissement, a fini par payer et qu’il est l’un des atouts maîtres d’Ankara dans sa relation avec le nouveau pouvoir de Damas.
Quand le rêve devient réalité…
Dès lors que la Turquie voit se réaliser son vieux rêve d’avoir pour voisin méridional un régime conservateur sunnite allié sur lequel elle peut exercer une influence importante, il convient d’examiner la relation qui s’est établie entre Ankara et Damas depuis fin 2024 (4).
La première dimension de cette relation est politique. Dans le sillage des liens existants avec l’opposition avant qu’elle ne prenne le pouvoir, la Turquie a tenu à manifester sa proximité avec le nouveau régime syrien par une série d’initiatives symboliques : en envoyant le chef de ses services de renseignement, Ibrahim Kalin, rencontrer Ahmed al-Charaa (12 décembre 2024), en étant le premier pays à rouvrir son ambassade à Damas (14 décembre) ou en dépêchant en Syrie son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, pour donner un premier cadre à la coopération entre les deux États (22 décembre).
Pragmatiquement, Ankara a su développer d’emblée avec son partenaire syrien une entente économique efficace d’autant plus précieuse qu’elle contribue à la stabilisation du pays. Dès fin 2024, le ministère turc de l’Énergie a envoyé une délégation pour voir comment l’on pouvait restaurer l’accès des populations locales à l’électricité. Cette démarche a débouché, en avril 2025, sur un partenariat quadripartite associant le Qatar et l’Azerbaïdjan, pour coordonner la livraison directe d’électricité par la Turquie, des programmes de financement qataris et la fourniture de gaz azerbaïdjanais après réparation du gazoduc Kilis-Alep (6 millions de mètres cubes par jour), endommagé pendant la guerre. Le transit gazier par le territoire turc a pu commencer début août 2025, l’objectif étant de remettre en fonctionnement les centrales d’Alep et de Homs pour produire 1 200 mégawatts d’électricité et accroître le nombre d’heures journalières d’accès des Syriens à cette énergie vitale.
La Turquie entend aussi accélérer le rétablissement des infrastructures de transport. Ses efforts ont surtout porté sur les communications aériennes et la réhabilitation des aéroports de Damas et d’Alep, ce qui a permis à la Turkish Airlines et à sa filiale low cost AnadoluJet d’ouvrir plusieurs vols hebdomadaires vers ces destinations.
Cet élan s’est accompagné d’une relance des relations commerciales. Les exportations turques vers la Syrie ont connu une hausse de près de 55 % depuis la fin de l’année 2024, touchant principalement les produits agricoles, le matériel industriel, les ciments, les métaux… Le 4 février 2025, à Gaziantep, plusieurs centaines d’hommes d’affaires turcs et syriens se sont réunis pour soutenir cette reprise et, le 5 août, une rencontre tenue sous l’égide des ministres du Commerce des deux pays a abouti à la création d’un comité économique et commercial mixte turco-syrien. D’emblée, les tarifs douaniers ont été revus, mais une réforme globale est envisagée ainsi que la mise à jour de l’accord de libre-échange conclu en 2004. Alors que le volume commercial bilatéral a été de 2,5 milliards de dollars en 2024, le Conseil des relations économiques extérieures turc (DEIK) n’hésite pas à afficher un objectif de 10 milliards à moyen terme.













