Depuis la révolution de 2011, les artistes ont joué un rôle crucial dans l’articulation visuelle de la lutte anti-autoritaire en Syrie. Face à la répression dont ils ont été victimes, une grande partie d’entre eux a fini en exil, s’intégrant aux milieux culturels d’Europe et du Moyen-Orient. De l’euphorie liée à la chute de la dictature en décembre 2024 à la question du rôle de l’art dans la mémoire des exactions, il s’agit ici de sonder les enjeux que la transition pose à une génération d’artistes construite en antithèse d’un régime politique.
Le 18 mai 2025, le Musée national de Damas accueillait un vernissage dont l’idée même aurait paru saugrenue quelques mois plus tôt. Au son a cappella d’un chœur de femmes s’est ouverte l’exposition « Détenus et disparus. 2011-2020. L’art documente, les archives parlent », organisée par l’association Mémoire créative de la révolution syrienne pour deux mois. À travers 200 posters reproduisant des dessins, des graffitis, des caricatures, des photographies, des peintures, des sculptures et des œuvres numériques réalisés par des artistes et des citoyens syriens, l’exposition proposait une lecture visuelle et chronologique de la détention pendant la guerre, offrant ainsi une première narration publique de quatorze années de conflit. L’organisation de l’événement a mis en évidence la diversité des acteurs animant ce champ culturel syrien en transformation : réappropriation de l’espace public par les activistes révolutionnaires ; patronage officiel du ministère de la Culture ; financements européens ; absence physique des œuvres elles-mêmes, éparpillées avec leurs auteurs dans le vaste exil syrien.
L’exposition a pris de court plusieurs artistes de la diaspora, encore sous le choc de la chute d’un régime dont la brutalité s’était également exercée sur le champ culturel. D’une certaine manière, la nouvelle donne politique imposée par les hommes d’Ahmed al-Charaa et les troubles communautaires ont réactivé une catégorie d’acteurs qui tendait à se diluer et que le monde de l’art avait identifiée comme l’« art contemporain de Syrie ». La révolution de 2011 avait permis une formidable créativité des artistes et des manifestants, dans la continuité de la réappropriation symbolique de l’espace public lors des « printemps arabes » (1).
Mais, depuis quelques années, des artistes de l’exil s’agaçaient des effets d’étiquetage de nombreuses expositions et événements qui les mettaient à l’honneur d’un incertain « art réfugié » ou « art de la guerre ». Car, s’ils ont bien contribué à la mise en forme d’une esthétique de la « destructivité » (2), apport central de la mobilisation de l’intelligentsia syrienne contre l’ancien régime, depuis quelques années, on observait déjà chez les artistes réfugiés des signes de désengagement et d’épuisement face à ces assignations victimaires – surtout pour ceux établis dans des capitales comme Londres, Paris ou Berlin, moins proches du conflit que ne l’étaient les espaces culturels turcs ou libanais.
Le confinement des artistes du Sud global à des rôles de spécialistes nationaux, que l’on retrouve, par exemple, pour l’« art ukrainien » ou l’« art afghan », entre en contradiction avec les aspirations universalistes véhiculées par le monde de l’art contemporain. Or, c’était justement la vitalité de l’expression de ces artistes qui poussait certains d’entre eux, devant l’enlisement du conflit et la réorganisation de leurs vies en exil, à explorer des sujets inédits et des collaborations, afin de ne pas laisser aux seuls artistes occidentaux le monopole de la réflexion sur l’« art pour l’art ». La chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, a eu comme un effet de boomerang. Elle a renvoyé les artistes syriens de l’exil, comme les millions d’autres déplacés, à l’actualité politique de leur pays d’origine et leur a imposé une nouvelle injonction : celle du rôle qu’ils et elles pourraient jouer dans cette ère qui s’ouvre.
Liesse visuelle et « mise à mort » des œuvres
Pendant les quelques jours rapprochés du départ du tyran, les artistes ont échangé des messages d’incrédulité et d’euphorie. Comme de nombreux exilés, certains ont rejoint les rassemblements spontanés sur les places des capitales européennes. Pour ceux qui souhaitaient vivre le moment en tant qu’artiste, la rapidité des événements a poussé au réemploi et à la réactivation d’œuvres préexistantes, pour contribuer à une liesse visuelle et collective qui s’est déployée aussi sur les réseaux sociaux.
C’est le cas de Khaled Dawwa, né en 1985 à Massyaf (près de Hama) et diplômé des Beaux-Arts de Damas en 2007. Début 2011, ce sculpteur avait participé avec le comédien Fares Helou à la création d’un centre culturel indépendant, l’Atelier Al-Boustan. Après avoir été détenu par le régime, Khaled Dawwa rejoint le Liban en 2013, puis la France en 2014, d’où il produira plusieurs œuvres monumentales remettant en question la figure du dictateur : des hommes gras, encostumés, fixés solidement à leurs trônes. En décembre 2024, dans la dernière semaine de l’offensive des troupes de la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), Khaled Dawwa publie une vidéo sur Instagram, montrant un de ses bronzes, alors présenté au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) à Marseille dans l’exposition « Revenir » (18 octobre 2024-16 mars 2025), consacrée aux retours migratoires. Le bronze, un tyran sur un siège, symbolise à la fois la fragilité de l’assise des despotes et leur capacité à tenir à distance les exilés.














