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Ô Canada ! Relations sous haute tension avec Washington

Si ces initiatives marquent un tournant, leur portée demeure relative. Le Canada reste en effet profondément intégré au système de défense nord-américain. Les acquisitions récentes impliquent des appareils faits pour être intégrés à l’architecture de défense continentale élaborée par Washington. Même la suspension annoncée en 2025 du contrat d’acquisition des F-35, en réponse aux menaces de l’administration Trump, peut être interprétée moins comme une volonté réelle de diversifier les capacités militaires du pays que comme une manœuvre destinée à accroitre le levier de négociation d’Ottawa en vue de la mise à jour de l’ACÉUM. Elle semble ainsi relever davantage d’une stratégie tactique que d’un choix stratégique visant à se doter d’une flotte mixte de chasseurs, par exemple le F-35 et le Gripen, afin de réduire la vulnérabilité canadienne face aux pressions américaines.

En définitive, le de-risking du Premier ministre Carney n’est pas un acte d’indépendance radicale, mais une adaptation prudente à une relation incertaine avec Washington. Le Canada cherche à dépendre moins des États-Unis sans pouvoir ni vouloir s’en détacher.

Le discours de Carney à Davos : réaliste ou illusoire ? 

Il est rare qu’un discours canadien résonne à l’échelle internationale. Pourtant, Mark Carney a réussi cet exploit lors du Forum économique mondial de Davos en janvier 2026. Son diagnostic était clair et sans détour : le monde n’est pas en transition, il est en rupture. L’ordre fondé sur les règles et le droit international cède le pas aux ambitions géopolitiques portées par les grandes puissances : les États-Unis, la Chine et la Russie, pour ne pas les nommer. Mais loin de céder au fatalisme, Carney refuse l’axiome de Thucydide selon lequel les puissances font ce qu’elles veulent et les faibles doivent en subir les conséquences.

Dans ce monde où la puissance prime sur le droit, Carney soutient que les alliés démocratiques des États-Unis, qu’il qualifie de « puissances moyennes », doivent agir collectivement pour défendre leurs intérêts et leurs valeurs. Son message est sans équivoque : si ces pays n’influencent pas les grandes décisions mondiales, ils seront foulés au pied. Comme le déclarait Carney à Davos, « si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ».

Ce discours de Mark Carney traduisait clairement sa vision d’une stratégie canadienne conciliant pragmatisme et principes. Dans cette optique, il annonçait que le Canada privilégierait désormais des partenariats flexibles et à géométrie variable afin de défendre ses intérêts dans un environnement international devenu profondément imprévisible. La « doctrine Carney », comme certains l’ont qualifiée, repose ainsi sur une reconnaissance lucide des rapports de force contemporains, recentre l’action gouvernementale sur la résilience nationale et propose que le Canada contribue à l’émergence d’un contrepoids face aux puissances expansionnistes.

Il est probable que ce discours de Davos marque un tournant et devienne la référence pour évaluer et critiquer la politique étrangère de Mark Carney. Reste à savoir si le discours aura été réaliste ou illusoire. Servira-t-il à montrer la cohérence entre le discours et l’action du Canada, ou s’imposera-t-il comme une nouvelle illustration d’un Canada qui parle beaucoup mais agit peu ? La question reste entière.

L’intervention militaire américaine contre l’Iran, lancée le 28 février 2026 avec le concours d’Israël, fournit toutefois un premier cas d’étude. Face à cette attaque préventive et unilatérale, les puissances moyennes ont réagi de manière désordonnée et contradictoire. Le gouvernement canadien s’est dit favorable aux frappes, cautionnant ainsi l’opération préventive, tandis que l’Espagne s’y est vivement opposée, déclenchant des menaces de sanctions économiques de l’administration Trump. Quant à la France et au Royaume-Uni, ils ont adopté des positions ambiguës et louvoyantes. Contrairement à 2003, où la France, l’Allemagne et le Canada s’étaient unis contre l’invasion américaine de l’Irak, les puissances moyennes apparaissent aujourd’hui fragmentées et désorganisées, mettant déjà à l’épreuve le modèle souhaité par Mark Carney.

Plus préoccupant encore : en appuyant cette attaque préventive et unilatérale des États-Unis contre l’Iran, le Canada s’éloigne du droit international, qui constitue pourtant l’un des piliers de ses valeurs fondamentales. De toute évidence, l’équilibre entre pragmatisme et principes du modèle Carney est très précaire.

Notes

(1) Mélanie Marquis, « Donald Trump veut-il redessiner la frontière canado-américaine ? », La Presse, 7 mars 2025.

(2) Robert Fife et Gavin John, « Military models Canadian response to hypothetical American invasion », The Globe and Mail, 20 janvier 2026. 

(3) Ilya Gridneff et Myles McCormick, « Trump officials met group pushing Alberta independence from Canada », Financial Times, 29 janvier 2026.

Légende de la photo en première page : Le 6 mai 2025, le Premier ministre canadien Mark Carney effectue une visite à la Maison-Blanche afin de rappeler à son homologue américain que son pays « n’est pas à vendre ». Au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, le 20 janvier 2026, le Premier ministre canadien a appelé les « puissances moyennes » à s’unir contre l’unilatéralisme et la stratégie coercitive des États-Unis. En vue de promouvoir ce nouveau paradigme, le Premier ministre canadien a augmenté le nombre de ses déplacements à l’étranger tout en renforçant ses partenariats commerciaux et sécuritaires à travers une douzaine d’accords sur quatre continents. (© White House/Gabriel B. Kotico)

Article paru dans la revue Diplomatie n°139, « L’Asie centrale : désormais inévitable ? », Mai-Juin 2026.
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