Une nouvelle « course à l’espace » ?

Cinquante et un ans après le débarquement sur la Lune de Neil Armstrong et Buzz Aldrin, marquant la victoire des États-Unis sur l’Union soviétique dans la compétition spatiale des années 1950 et 1960, une nouvelle course à l’espace est-elle en cours, avec de nouveaux acteurs, et de nouveaux objectifs ?

Assiste-t-on à une nouvelle « course à l’espace » ? Répondre à cette question est difficile, car le contexte et les enjeux spatiaux des années 2020 sont très différents de ce qu’ils étaient il y a une soixantaine d’années.

Une autre époque et de nouveaux enjeux

Le discours médiatique dominant consiste à faire une transposition du passé au présent, avec une nouvelle « course à la Lune » entre les États-Unis et la puissance géopolitique ascendante : la Chine. Autrement dit, à imaginer un retour aux années glorieuses du programme Apollo. Mais cette vision est beaucoup trop simpliste, et néglige l’immense importance stratégique et économique qu’ont pris les activités spatiales au cours du demi-siècle passé. Désormais, la puissance militaire d’un pays dépend de manière critique des moyens spatiaux, et à cet égard, les États-Unis occupent une position de domination presque totale, que la Chine est encore bien loin d’approcher.

Par ailleurs, les applications pratiques des satellites commerciaux jouent un rôle essentiel dans l’économie mondiale, et de nombreux pays — parmi lesquels les nations européennes, le Japon, le Canada et l’Inde — ont développé des industries spatiales performantes, compétitives par rapport à celle des États-Unis, avec par exemple en Europe trois grands maîtres d’œuvre pour les plates-formes et les instruments spatiaux (Airbus Defense & Space, Thalès Alenia Space et OHB) et deux entreprises de classe mondiale pour la propulsion et les lanceurs (ArianeGroup et Avio).

Les rivalités spatiales ne sont donc plus, en 2020, une lutte d’image entre deux puissances s’affrontant pour la domination du monde, et considérant que les exploits spatiaux sont le meilleur moyen de démontrer leur supériorité technique et donc militaire (espace et missiles ont été, et sont toujours, étroitement liés). Il s’agit, pour des pays de plus en plus nombreux, de tirer le meilleur parti, sur les plans stratégiques et économiques, de l’énorme potentiel des activités spatiales.

L’exploration du système solaire, avec des robots et des hommes, reste un outil de rayonnement important, et donc d’influence géopolitique, pour les grandes puissances, mais ce n’est qu’un aspect des compétitions spatiales aujourd’hui, qui sont souvent, pour la science et l’exploration du cosmos, des « coopétitions » (c’est-à-dire à la fois des compétitions et des coopérations) entre les grandes agences spatiales (NASA pour les États-Unis, ESA pour l’Europe, CNES pour la France, DLR pour l’Allemagne, CSA pour le Canada, JAXA pour le Japon, Roscosmos pour la Russie, etc.).

Une domination totale des États-Unis

Considérer une « course à la Lune » entre les États-Unis et la Chine comme le grand enjeu spatial des années 2020 est beaucoup trop réducteur, même si les deux pays conduisent effectivement des projets d’envoi d’astronautes sur la Lune à l’horizon 2030 (officiellement 2024 pour le programme Artemis de la NASA, mais cet objectif ne sera pas tenu, et le retour des Américains sur la Lune aura plutôt lieu vers 2028, avec des partenaires internationaux).

Dans ce nouveau paysage, riche et complexe, des activités spatiales, les États-Unis occupent une position fortement dominante, que traduit bien l’évaluation des budgets spatiaux publics globaux (voir graphique ci-contre).

En fait, on peut parler de « triple dominance » pour l’espace américain : dominance militaire (les dépenses spatiales pour la sécurité des États-Unis représentent plus des deux tiers des dépenses mondiales dans ce domaine) ; dominance « civile », avec la NASA qui a le budget le plus important de toutes les grandes agences (environ 22 milliards de dollars par an) et se positionne en leader dans la plupart des coopérations dans les domaines de la science et de l’exploration, et en particulier pour la Station spatiale internationale (ISS), que l’on peut rattacher à l’exploration humaine du système solaire ; et de plus en plus, dominance « commerciale », avec un fort soutien public à l’industrie et aux nouveaux acteurs comme SpaceX et Blue Origin, dans le but de s’affirmer comme champion de l’espace commercial, et de remettre en cause les excellentes positions acquises par d’autres puissances (Europe, Canada).

La volonté de dominance totale a toujours été en filigrane de la politique spatiale américaine, mais elle a été exprimée de manière particulièrement claire, presque agressive, par l’administration du président Donald Trump, en place depuis le début de 2017. La Maison-Blanche a recréé à son niveau une structure centralisée de pilotage de l’ensemble des activités spatiales, le National Space Council (NSpC), et adopté une série de directives visant toutes globalement à conforter le leadership américain dans l’espace. La première (Space Policy Directive-1 ou SPD-1), datant de 2017, portait sur les vols habités et l’exploration, et engageait les États-Unis à retourner sur la Lune, comme étape vers Mars.

Cette directive est à l’origine du programme actuel le plus emblématique de la NASA, le projet Artemis, qui a été défini avec un calendrier accéléré en 2018, avec comme objectif l’envoi de la première femme et d’un compagnon astronaute près d’un pôle lunaire dès 2024. Le coût total du programme est estimé aux environs de 30 milliards de dollars, en sus du budget normal de la NASA, et le Congrès, qui a la haute main sur le budget de la NASA, rechigne à un tel financement et à l’accélération du retour sur la Lune, par rapport au calendrier antérieur de la NASA, qui visait 2028.

Qu’adviendra-t-il du programme Artemis après les élections américaines de novembre 2020 ? Le projet sera très probablement maintenu, car il a d’ores et déjà acquis une forte dynamique, et surtout du fait que, indépendamment de leurs orientations partisanes (Démocrates ou Républicains), les membres du Congrès, et la Maison-Blanche, quel que soit son occupant, font une fixation sur la rivalité avec la Chine, et ne veulent absolument pas que les Chinois arrivent sur la Lune avant le retour américain.

Cette obsession chinoise a naturellement bien d’autres conséquences, et en particulier une guerre commerciale, que l’on peut estimer dommageable aux deux pays, et au monde. Mais le fait est là, et la Chine, qui était un partenaire de facto des États-Unis, sur les plans économiques et financiers, est désormais l’ennemi, dont les activités spatiales sont jugées menaçantes à Washington.

Pour l’instant, le programme Artemis avance rapidement. Son handicap est de reposer sur des systèmes spatiaux qui font partie de l’héritage du passé, en l’occurrence Apollo et la navette spatiale, et qui sont chers et largement dépassés techniquement : le lanceur géant Space Launch System (SLS) et le vaisseau habité interplanétaire Orion. Le calendrier actuel prévoit un vol circumlunaire inhabité de l’ensemble SLS/Orion fin 2021 (mission Artemis-1), puis une mission habitée autour de la Lune en 2023 (Artemis-2) et culmine avec le débarquement sur la Lune (Artemis-3) en 2024.

Les États-Unis ont proposé à d’autres pays (en particulier à leurs partenaires du programme ISS : Europe, Canada, Japon et Russie) de participer au projet Artemis, sous leadership américain évidemment. L’Europe, le Canada et le Japon ont donné des réponses de principe positives, même si le périmètre des coopérations possibles n’est pas encore clair. L’Europe est de fait déjà impliquée puisque, pour financer le coût de ses activités à bord de l’ISS, elle fournit à la NASA le module de service (European Service Module) du vaisseau Orion. La Russie, dont les relations avec les Américains sont ambigües (politique de sanctions), semble réticente. Quant à la Chine, toute coopération paraît exclue. En revanche, un nouveau partenaire pourrait être l’Inde.

Les investissements dans le spatial (budget 2019 en milliards USD)

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