Une nouvelle « course à l’espace » ?

L’espace : un nouveau front de guerre ?

La décision la plus importante en matière de politique spatiale de l’administration Trump n’est cependant pas Artemis, mais la création au sein du Département de la Défense (DoD) d’une sixième branche, en sus de l’US Army, l’US Navy, l’US Air Force, l’US Marine Corps et l’US Coast Guard : l’US Space Force. Jusqu’à présent, les activités spatiales de sécurité des États-Unis étaient largement de la responsabilité de l’US Air Force. Mais la création de la Space Force est un pas décisif, qui résulte d’une décision personnelle du président Donald Trump. Elle a pour vocation de reconnaître l’espace comme un domaine de combat (Warfighting Domain), au même titre que la terre, la mer et l’air.

À court terme, l’impact sera limité. Mais à long terme, l’existence de la Space Force change tout : elle devra protéger l’ensemble des activités spatiales des États-Unis, et de leurs alliés, des menaces de satellites adverses (de facto chinois et russe), près de la Terre (jusqu’à l’orbite géostationnaire à 36 000 km d’altitude au-dessus de l’équateur) et au-delà, dans l’espace cislunaire, c’est-à-dire dans la partie de l’espace circumterrestre qui s’étend jusqu’à la Lune, et où les États-Unis ont l’intention d’étendre leurs activités économiques et stratégiques.

On peut noter à cet égard que la volonté de l’administration Trump est de ne pas signer de nouveaux traités internationaux, dans le système onusien, sur l’exploitation future des ressources extraterrestres, sur la Lune ou des astéroïdes, mais d’établir plutôt des accords bilatéraux. Cette position, qui tourne le dos au multilatéralisme, pourrait sans doute être remise en cause par une nouvelle administration démocrate. Mais au-delà d’une position de principe plus souple, cela ne changera certainement rien en pratique : les États-Unis n’aiment pas se lier les mains et il serait surprenant qu’ils acceptent de limiter les droits de leurs entreprises à mettre en valeur les richesses de l’espace… si celles-ci existent vraiment !

La fausse concurrence de la Chine

La création de la Space Force est largement motivée par la perception d’une menace spatiale chinoise. Cette perception est-elle justifiée ? Il est vrai que le programme spatial chinois, qui avait gardé un profil bas du temps de Deng Xiaoping, jusqu’en 1981, a pris une importance beaucoup plus grande depuis lors, avec le passage aux vols habités (auxquels Deng Xiaoping était opposé, comme à tout programme de prestige) et aux activités spatiales militaires. Cette tendance s’est encore beaucoup accentuée depuis 2013 sous le leadership de Xi Jinping, qui n’hésite plus à affirmer la volonté de la Chine de dépasser les États-Unis comme puissance économique et militaire numéro un dans le monde, et l’espace est manifestement l’un des domaines où la Chine veut établir un jour sa suprématie.

La montée en puissance de la Chine spatiale apparaît clairement dans le nombre de lancements spatiaux, qui a été le plus important dans le monde en 2018 et 2019. Mais quantité ne veut pas dire qualité : pour l’instant, on peut estimer que la technologie spatiale chinoise, du moins en dehors de l’exploration robotique, est encore loin de se situer au niveau de celles des États-Unis, de l’Europe, du Japon, du Canada et même de la Russie, qui bien qu’en déclin, a encore des capacités intéressantes.

Cela étant, les progrès chinois sont réels et rapides, et la situation pourrait beaucoup évoluer d’ici 2030. On peut noter en particulier la mise au point, un peu difficile certes, d’un lanceur lourd, de la classe d’Ariane 5 et Ariane 6 : le Longue Marche 5 (LM-5).

Le LM-5 a été utilisé en juillet 2020 pour le lancement de la première sonde martienne chinoise, Tianwen-1, qui doit se mettre en orbite autour de la planète rouge en février 2021, et déposer un atterrisseur et un rover à sa surface. Cette expérience sera d’ailleurs un bon test pour la technologie chinoise : depuis les débuts de la conquête spatiale, en effet, seuls les Américains ont réussi à déposer des sondes sur la surface martienne, en dépit d’énormes efforts des Soviétiques.

Si la mission Tianwen-1 est un succès, elle démontrera que les Chinois se rapprochent effectivement des Américains pour l’exploration robotique du système solaire. Elle confirmerait alors les remarquables résultats acquis dans l’exploration de la Lune, avec en particulier une grande première : l’atterrissage de la sonde Chang’e 4 sur la face cachée de la Lune le 3 janvier 2019, et les déplacements du petit rover Yutu-2 sur la surface lunaire.

Le lanceur lourd LM-5 doit également mettre en orbite les modules de la future station spatiale chinoise, qui est en principe planifiée pour 2022, ainsi qu’un nouveau vaisseau spatial habité, appelé à remplacer le vaisseau historique Shenzhou (dérivé du Soyouz russe) utilisé depuis 1999. Les vols habités chinois progressent, mais lentement :
• 15 octobre 2003, première mission habitée du taïkonaute Yang Liwei ;
• 25 septembre 2008, premier équipage de trois personnes et première sortie dans l’espace ;
• 16 juin 2012, première chinoise dans l’espace, Liu Yang, et premier rendez-vous et amarrage avec un vaisseau habité (entre Shenzhou 9 et le module Tiangong-1) ;
• 17 octobre 2016, mission de 32 jours de deux taïkonautes et amarrage avec le module Tiangong-2.

Aucun vol habité n’a été accompli depuis quatre ans et, si l’on considère le bilan depuis 2003, on ne peut certainement pas parler de précipitation. Les Chinois ne donnent aucunement l’impression d’être dans une course avec les États-Unis, dont la perception à cet égard est exagérée.

Même constat pour la Lune : la décision finale d’engager un programme d’envoi de Chinois sur la Lune n’a sans doute pas encore été prise, même si des travaux préliminaires sur un lanceur géant, comparable au SLS de la NASA, le Longue Marche 9, ont commencé. Conduire à bien un tel programme demandera à la Chine au moins dix ans, et peut-être même quinze ans, avec donc un objectif réel entre 2030 et 2035. Une seconde « course à la Lune » ? Les Chinois n’ont pas encore pris le départ, et pour l’instant le programme Artemis de la NASA n’a pas de vrai concurrent.

Pour ce qui est des activités spatiales militaires, le niveau et l’importance des programmes chinois sont sans commune mesure avec ceux du Pentagone. Il est vrai que la Chine peut avoir une stratégie du faible au fort dans ce domaine, en se dotant des moyens (par exemple des missiles antisatellite) de détruire les systèmes américains, sans pour autant être capable de les dupliquer. A-t-elle vraiment cette capacité ? Elle en a en tous les cas donné l’impression le 11 janvier 2007 en détruisant l’un de ses propres satellites météorologiques, FY-1C, avec un missile DF-21. Ce faisant, elle a envoyé de très mauvais signaux, en donnant corps aux inquiétudes américaines sur la menace spatiale chinoise, et en créant des milliers de débris, qui ont suscité la réprobation internationale.

Quelle concurrence pour les Américains ?

La Chine, numéro deux de l’espace dans le monde ? À certains égards (taille de l’industrie, infrastructures, ambitions affirmées, nombre de lancements), oui. Mais il y a d’autres candidats à cette place sur le podium. La Russie pour les vols habités, la propulsion et les missions militaires, où ses capacités restent remarquables, même si les nouveaux projets de lanceurs et de vaisseaux spatiaux ont bien du mal à progresser, faute de budgets suffisants, et de la perte progressive des compétences techniques. L’espace russe est vieillissant, et miné par la corruption. Pourrait-il se régénérer en tournant le dos aux États-Unis (et abandonner son rôle majeur dans l’ISS) et en se tournant vers la Chine ? Ce n’est pas impossible. Russes et Chinois auraient déjà discuté d’un projet commun de base lunaire. Mais cette perspective est bien incertaine.

Autre candidat à la position de numéro deux : l’Europe, qui est très peu présente dans le domaine militaire et pour les vols habités — ce que l’on ne peut que regretter, car le potentiel technique et industriel est là —, mais possède une technologie et une industrie d’un niveau tout à fait remarquable, qui lui permet de conduire des projets scientifiques de très haut niveau et de remporter de grands succès commerciaux sur le marché mondial.

Un problème pourrait être une gouvernance publique complexe, avec l’Agence spatiale européenne (ESA), des agences nationales fortes (CNES, DLR, etc.) et l’Union européenne qui est devenue un acteur majeur du système spatial européen, en finançant par exemple des grands projets comme Galileo (le GPS européen) et Copernicus (surveillance de la Terre et étude du climat). Mais en pratique, le système fonctionne plutôt bien, et peut être considéré comme l’un des grands succès de la construction européenne.

On peut donc considérer que, derrière les États-Unis, il y a deux numéro deux ex-æquo : la Chine et l’Europe, avec des forces et des faiblesses différentes. Et ensuite : quid du Japon ? Le Japon est comparable à l’Europe sur le plan technologique, mais sans le succès commercial, et avec une pesante tutelle américaine. Qu’en est-il enfin de l’Inde ? Les Indiens ont un bon niveau technique, des satellites de qualité, des lanceurs assez performants, et ils ont l’avantage, par rapport à la Chine, de ne pas être exclus du marché international par les États-Unis. Ils ont des ambitions limitées, même s’ils développent une capsule pour transporter des astronautes en orbite, dans les prochaines années. L’Inde est une puissance spatiale émergente, mais elle est encore loin du peloton de tête.

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